Douzième aventure - Comment Renart déçut le vilain, et comment Ysengrin emporta le jambon, qu’il ne voulut partager
- Lucienne
- 27 août 2024
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Dernière mise à jour : 23 sept. 2024

Ysengrin et Renart cheminaient de compagnie par un sentier étroit qui bordait la forêt.
On était en automne ; les bois commençaient à prendre un ton de rouille, l’air était pur, léger, frais, reposant pour l’esprit comme pour le corps.
Les deux voyageurs se remémoraient les plaisirs et agréments qu’ils avaient pris ensemble au temps de leur prime jeunesse et semblaient avoir complètement oublié les nombreux accrocs qui, depuis, avaient si souvent troublé cette ancienne amitié.
Au loin, ils aperçurent un paysan qui marchait tout courbé sous un pesant fardeau.
Leur œil perçant de bête de proie eut bientôt fait de découvrir que le dit fardeau n’était autre qu’un quartier de porc destiné au saloir.
« Il faut profiter de cette aubaine qui s’offre à nous, fait Renart, dont la décision est plus prompte que celle de son compagnon, Nous allons nous emparer du porc de ce vilain ; vous en mangerez d’abord à votre appétit, puis vous me le passerez et j’en ferai autant ; ensuite nous vendrons le reste. Fiez-vous à moi pour cela ; il n’y a pas meilleur marchand que moi. Je vendrais des cailloux pour des pralines et les acheteurs me diraient merci. Nous partagerons ainsi le produit du marché : deux tiers pour vous, un tiers pour moi.
Est-ce entendu ?
Ysengrin n’aurait pas demandé mieux que de conclure ce traité avantageux ; mais il se méfiait des expéditions avec Renart : elles tournaient toujours mal pour lui.
— Dites-moi, beau neveu, il n’y a là-dessous aucune idée de piège, de guet-apens ou d’embuscade ? fait-il soupçonneux.
— Pas la moindre, proteste Renart. Je veux être pendu la hart au col si tout ne se passe pas comme je viens de vous le dire. Cachez-vous dans le fourré, suivez bien mes mouvements, sachez profiter de l’occasion, et le porc est à nous. »
Tout aussitôt, Renart modifie son allure. Il va clopin-clopant, tirant la patte comme s’il était blessé ; il se laisse choir, se relève avec effort, s’affaisse de nouveau, reprend sa marche pénible, et répète cette série d’opérations tant et si bien que le vilain les remarque.
« Voici un animal qui me paraît bien mal en point, pense-t-il.
Il regarde plus attentivement.
— C’est un goupil, fait-il, un fort goupil dont la peau vaudrait sûrement cher. »

Il s’approche, croyant atteindre sans peine cette bête blessée, mais Renart fait un saut de côté et paraît tenter de s’enfuir. Ne doutant point du succès final, le vilain s’acharne à la poursuite. Il croit toujours tenir Renart, et Renart toujours lui échappe.
Piqué au jeu et fasciné par la belle fourrure, il se décharge de son fardeau sur un talus gazonné afin d’être plus alerte. Ysengrin, qui épiait la manœuvre, fond sur le lard et l’emporte, tandis que Renart file comme un trait d’arbalète pour rejoindre son complice.
Le vilain, qui d’abord s’était vu riche d’un quartier de porc, ensuite s’était cru riche d’un quartier de porc et d’une fourrure et qui, finalement, se trouvait sans porc ni fourrure, pense qu’il est ensorcelé.
Puis, sa stupeur première fait place à la colère. Il maudit le sort, trépigne, s’arrache les cheveux, très inquiet de l’explication qu’il lui faudra donner à sa ménagère.
Renart rejoint Ysengrin qui avait déjà caché le porc sous des feuilles pour le tenir au frais.
« Là ! Ne vous avais-je pas bien dit, mon oncle, que le porc serait à nous ?
— À nous ! fait Ysengrin sur un ton où il y avait du dédain et de la menace, vous voulez dire à moi.
— Qu’est ceci ? Vous oubliez donc notre traité ?
— Il n’y a pas de traité avec un félon tel que vous ; et vous devez vous estimer heureux que je me contente de cette punition pour tous vos méfaits passés.
— Si quelqu’un, dans cette affaire, mérite d’être pendu la hart au col, ce n’est certes pas moi.
— Hein ?! » gronde le loup.
Renart a bien envie de se rebiffer ; mais Ysengrin n’est pas affaibli comme cela lui arrive parfois après un long jeûne ; ses dents luisent aiguës et solides, son attitude est pleine de résolution, il ne semble pas avoir peur de la bataille : Renart juge prudent de refréner sa légitime colère.
Penaud, il s’en va dans la direction du village.

C’est l’heure des travaux champêtres, les habitations ne sont sans doute pas très bien gardées, peut-être trouvera-t-il une compensation à sa mésaventure.
Une fois arrivé, il s’étend à l’ombre du four banal, encore chaud de la dernière fournée et commence à sommeiller quand un léger bruit lui fait dresser l’oreille.
« Qu’est-ce ? »

Renart sait bien qu’il n’est pas en odeur de sainteté parmi les hommes et, à la moindre alerte, il se dispose pour la fuite.
Le même petit bruit se répète.
« Qu’est-ce donc ? »
Tout à coup, Renart se met à rire.
C’est Frobert, le grillon, qui débite sa chanson monotone et jolie. Eh ! Eh ! À défaut de gibier plus sérieux, un grillon, cela se croque comme une dragée.
Apercevant le roux, Frobert se tait et se tient prudemment hors de sa portée.
« Continuez, je vous prie, Frobert, dit Renart de son ton mielleux, vous chantez comme un clerc et votre psaume est fort beau. Je m’en édifie tout particulièrement, moi qui suis en pèlerinage. Oui, petit grillon innocent, je vais à Saint-Jacques-de-Compostelle en Galice, pour l’expiation de mes péchés.
— Vous ne m’avez pas l’air d’un pénitent bien contrit, remarque Frobert, en se reculant encore.
Soudain, Renart fait un bond pour happer la pauvre bestiole ; mais s’étant trop pressé, il manque son coup.
— Ah ! Renart, s’écrie Frobert, voilà bien vos façons, et j’avais cent fois raison de me méfier. Ce sont pèlerins du diable que ceux qui guettent les gens sur le chemin.
— Que croyez-vous donc, petit Frobert ? Si je me suis approché de vous, c’était pour mieux entendre votre cantique.
— Bon ! Bon ! Renart, puisque vous aimez tant le psautier, vous allez être servi à souhait… Écoutez donc. L’aboiement des chiens et le cor des veneurs, n’est-ce pas là une belle musique ?...
Renart écoute. Le bruit se rapproche et devient de plus en plus distinct :
— Holà Triboulé !... Hé ! Clarembaus !... Hé ! Plaisance !...,
— Grand merci, dit-il en lui-même, je ne goûte pas cette musique-là ; elle est trop dure aux oreilles. »
Mais lui leur tient tête et se défend avec courage. Les voix maintenant sont toutes proches.
« Au loup ! Au loup ! crient les veneurs. Haro sur le loup !
— Tiens ! fait Renart, ce n’est donc pas moi que l’on poursuit, c’est Ysengrin. »
Et il hasarde un œil pour assister à la scène.
Les brachets poursuivent Ysengrin ; ils le cernent, ils l’attaquent, le déchirent à belles dents. Mais lui leur tient tête et se défend avec courage, éventre l’un, égorge l’autre, houspille sévèrement ceux qui l’approchent de trop près et, finalement, demeure victorieux.

Toutefois, dans la lutte, il a été fort malmené ; et c’est ensanglanté, boitant tout bas, qu’il regagne son logis.
Renart, qui a pris de l’avance, le guette au tournant du chemin.
« Ha ! Bel oncle, lui dit-il narquois, voici donc le profit de votre gloutonnerie. Si vous aviez mangé moins de lard, vous auriez été plus dispos pour échapper à la meute ; et ma digne tante Dame Hersent ne serait pas obligée de vous panser et de vous recoudre la peau.

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