top of page
Rechercher

4 - Dans l’antre du Cyclope

  • Photo du rédacteur: Lucienne
    Lucienne
  • 27 oct. 2023
  • 14 min de lecture
Ulysse et ses compagnons arrivent au pays des Cyclopes. Ils sont faits prisonniers par le géant Polyphème, dans sa caverne. Grâce à son intelligence et à ses ruses, Ulysse va les sauver.


La première où nous jetèrent les vents fut celle du pays des Cyclopes, peuple sauvage et féroce. Ils ne connaissaient pas le labourage, ne semaient point, et ne plantaient aucun arbre. La terre produisait d’elle-même, et sans être cultivée, tout ce qui était nécessaire à la vie : le froment, l’orge, toutes les espèces de plantes et de fruits. La vigne y croissait naturellement, et donnait un vin délicieux. Jupiter faisait descendre sur ces terres une pluie fécondante.

Les Cyclopes ne se réunissaient point en conseil, et n’étaient soumis à aucune loi. Ils vivaient à part, dans des cavernes, sur les cimes des hautes montagnes, sans souci de leurs voisins. Chacun régnait en maître absolu sur sa femme et sur ses enfants. À quelque distance de l’île, en est une autre plus petite, couverte de forêts et peuplée d’innombrables troupeaux de chèvres sauvages. Inculte et déserte, l’île ne retentissait que de la voix tremblotante des chèvres.

Les Cyclopes, qui en étaient voisins, ne la connaissaient point, faute de vaisseaux pour s’y transporter. Loin d’être inféconde, cette île, si on la défrichait, se couvrirait, en leur saison, de tous les fruits de la terre. Des prairies, coupées de sources et tapissées de gazon, bordaient partout la mer. Il semblait que la nature ait tout fait pour cette île privilégiée, jusqu’au port qu’elle avait elle-même creusé, où le navire, sans ancre ni cordages, restait paisible et en toute sûreté, jusqu’à ce qu’il plaise aux marins de se remettre en mer et aux vents d’enfler la voile. Près du port s’échappait, du creux d’un rocher, une source argentine qui suivait son cours entre de hauts peupliers.

C’est à cette île et dans ce port que nous abordâmes, par une nuit sombre, sans le vouloir, sans nous en douter. Quelque divinité sans doute nous y avait conduits…

Nous avons plié les voiles, sommes descendus sur le rivage et nous sommes reposés, jusqu’à ce que l’aurore vienne nous apprendre où nous étions. Quand elle parut, nos yeux furent étonnés du spectacle qu’offrait cette île extraordinaire.

Des troupeaux de chèvres, comme si la curiosité les attirait, s’approchaient de nous. Nous nous sommes précipités dans nos vaisseaux prendre nos arcs et des flèches, et nous nous sommes répartis en trois groupes pour leur livrer bataille. En peu d’instants, nous étions chargés d’une abondante proie. Douze navires obéissaient à mon commandement. Chacun d’eux reçut par le sort neuf bêtes. Assis sur la rive, nous passâmes la journée entière en un festin où ne manquèrent ni les viandes exquises ni un vin excellent, car nous n’avions pas consommé celui que nous avions pris aux Cicones.

Nous voyions devant nous la terre des Cyclopes. La fumée s’en élevait, et nous entendions les murmures de leurs voix, confondues avec celles des brebis et des chèvres. Le lendemain, dès les premiers rayons du jour, assemblant tous mes compagnons, je leur dis :

« Chers amis, attendez ici jusqu’à mon retour. Je vais, avec mon navire et mon équipage, reconnaître moi-même cette contrée, savoir si les habitants sont injustes et barbares, ou s’ils craignent les dieux et pratiquent l’hospitalité. »

En même temps, je m’embarquai et nous partions. À l’approche de la terre voisine, nous avons aperçu, sur la pointe la plus avancée dans la mer, une caverne élevée, toute couverte de forêts de lauriers ; caverne assez spacieuse pour loger de nombreux troupeaux de brebis et de chèvres. Une vaste cour en dépendait, entourée d’un mur de roches informes, ombragée de hauts pins et de chênes s’élevant dans les cieux. C’est là que demeurait un terrible géant, le cyclope Polyphème.

Comme tous les Cyclopes, il n’avait qu’un œil placé au milieu du front. Il vivait seul et sans relations avec aucun des autres Cyclopes. Sa seule occupation était de mener paître ses troupeaux. Il ne fomentait dans son esprit que des projets noirs et cruels. Monstre affreux, sa vue inspirait l’épouvante. Il ne ressemblait ni de forme ni de visage aux autres hommes. On aurait dit un roc isolé, dont le front hérissé d’arbres sauvages et de buissons, dominait une chaîne de montagnes.

Je laissai le vaisseau à la garde de l’équipage, et, suivi seulement des douze plus déterminés, je m’avançai. Nous avions eu soin d’emporter une outre [1] remplie du vin le plus exquis. J’avais pressenti qu’elle ne me serait pas inutile dans l’entreprise hasardeuse où je m’engageais. Arrivés à la caverne, nous n’y trouvâmes pas le géant. Il était déjà parti pour mener paître ses troupeaux. Nous sommes entrés, et, portant nos regards de tous côtés, nous avons admiré l’ordre et l’abondance qui régnaient à l’intérieur ; les nombreux paniers pliant sous le poids des fromages entassés ; la foule des agneaux et des chevreaux se pressant dans de vastes parcs ; des récipients de toute espèce pour traire les troupeaux, débordant de lait et de crème. Tous mes compagnons étaient d’avis de prendre quelques-uns de ces paniers et de pousser devant nous, jusqu’à mon navire, une troupe de ces agneaux et de ces chevreaux ; puis, munis de ce butin, de quitter l’île au plus tôt.

Je dédaignai ce conseil. Oh ! Que ne l’ai-je suivi ! Mais je voulais à tout prix voir le Cyclope, éprouver s’il ne me donnerait pas un gage d’hospitalité. Je l’ai vu, hélas ! , pour le malheur de plusieurs de mes compagnons.

Nous avons allumé du feu et, après avoir pris sur les paniers de quoi satisfaire notre faim, sans négliger d’en offrir les prémices aux dieux, nous attendîmes, assis dans la caverne, le Cyclope.

Il arriva enfin, précédé de son troupeau, les épaules chargées d’un énorme tas d’arbres secs pour préparer son repas. Le bruit qu’ils firent quand il s’en déchargea retentit comme un coup de tonnerre ; saisis d’épouvante, nous courûmes nous blottir au fond de la caverne.


[1]Vase ou sac en cuir propre à contenir du vin ou autre chose.


Le Cyclope Polyphème, par Artus Scheiner

Illustration d'Artus Scheiner


Puis il s’assit, pour traire avec soin les brebis et les chèvres, et rendit ensuite les petits à leurs mères. Il versa une partie du lait dans de grands récipients, pour servir de breuvage à son repas, fit cailler le reste, et le déposa dans des corbeilles artistiquement tressées. L’ordre ainsi mis partout, il alluma le feu, dont la clarté trahit notre retraite : il nous vit.

« Étrangers, s’écria-t-il, qui donc êtes-vous et d’où venez-vous ? Faites-vous du commerce ? Ou bien, errants sur les mers, allez-vous ravager, au péril de votre vie, les différentes contrées ?

Au rugissement de sa voix, à l’aspect affreux du monstre, la terreur glaça mon âme. Je la surmontai toutefois, et fis cette réponse :

— Nous venons de Troie. N’aspirant qu’à revoir la Grèce, notre patrie, nous en avons été repoussés par les vents contraires et jetés, d’écarts en écarts, sur vos côtes, que nous ignorions. Nous nous glorifions d’avoir suivi dans les camps le grand Agamemnon, dont aucun mortel [2] n’égale aujourd’hui la renommée, tant était puissante la ville qu’il réduisit en cendres, et tant sont nombreux les peuples qu’il a vaincus. Maintenant, nous venons embrasser tes genoux. Accorde-nous un asile ou quelque léger don, signe de ta bienveillance. Grand personnage, respecte les dieux ; nous sommes tes suppliants. Souviens-toi que Jupiter conduit et protège les pas des étrangers malheureux, et qu’il est le vengeur sévère de leurs droits méconnus.

Ainsi je l’implorai. Il me fit cette réponse impie et féroce :

— Tu as perdu le sens, ou tu viens de terres bien lointaines, toi qui me parles de craindre et de respecter les dieux. Les Cyclopes ne se soucient ni de Jupiter, ni de la troupe paisible et fortunée des immortels. Nous prétendons leur être supérieurs. Ainsi ne te flatte pas que la peur de Jupiter me fasse, t’épargner, toi ou les tiens, si je n’écoute un sentiment de pitié. Mais, dis-moi, ton vaisseau, où est-il ? Près, ou loin de cette côte ?

J’étais trop expérimenté pour me laisser prendre à cette question insidieuse. Lui rendant ruse pour ruse, je répondis :

— Mon vaisseau a été fracassé par la tempête contre un rocher, à l’autre extrémité de cette île ; seul avec ceux-ci, j’ai pu échapper au trépas. »

Le monstre ne répliqua pas ; mais, fondant tout à coup sur nous, il saisit de sa main deux de mes compagnons, et les brisa contre le roc. Leur sang jaillit ; la caverne en fut souillée. Puis il les dévora comme un lion féroce.

Nous levâmes nos bras vers Jupiter, muets d’horreur et d’épouvante. Rassasié de chair humaine, le Cyclope vida une grande cuve de lait pur ; puis s’étendit de tout son long, sur le dos, au milieu de ses troupeaux. Dans un premier mouvement, je saisis mon épée, prêt à lui percer le cœur…

Une réflexion m’arrêta : après ce coup, nous serions promis à la plus affreuse mort. Même avec toutes nos forces réunies, il nous serait impossible d’écarter le roc qui fermait l’entrée de la caverne. Il fallait donc attendre que la grotte fût ouverte par le Cyclope lui-même.

Dès que le jour parut, le Cyclope ralluma le feu. Ses troupeaux traits, il rendit les petits à leurs mères, et fit encore un repas de deux des miens. Sa faim assouvie, il chassa ses troupeaux devant lui, souleva la roche, puis, étant sorti, la replaça et s’éloigna avec son bétail, en faisant retentir l’air d’un effroyable sifflement.

Quand il fut parti, je me mis, en invoquant Minerve, à construire dans mon esprit divers projets pour nous sauver, et punir ce monstre. Voici à quoi je m’arrêtai : dans la caverne, le long de l’enclos des brebis, il y avait le tronc encore vert d’un olivier, que le Cyclope réservait pour s’en faire, dès qu’il serait sec, un bâton. Figurez-vous le mât d’un grand navire à vingt rames : aussi longue, aussi grosse était cette pièce de bois. J’en retranchai une partie, et donnai l’autre à dégrossir à mes compagnons. Quand elle fut devenue lisse entre leurs mains, je l’aiguisai moi-même par un des bouts que je présentai ensuite à la flamme pour le durcir.

Je cachai avec soin cette arme sous le fumier entassé çà et là dans la caverne. Mon dessein n’était pas moindre que d’enfoncer le pieu dans l’œil du Cyclope pendant qu’il dormirait. Mais, pour lever cette lourde masse, et la manœuvrer à mon gré, il me faudrait l’assistance de quelques-uns des miens. J’en prendrai quatre, que le sort désignera, et me chargerai moi-même de la partie la plus difficile.

À la fin du jour, le Cyclope revint des pâturages avec ses troupeaux. Il les fit tous entrer dans la vaste caverne. Il ne laissa pas, cette fois, dans la cour, les mâles comme il en avait l’habitude. Peut-être était-ce qu’il craignait quelque surprise, ou peut- être qu’un dieu, propice à mon dessein, lui suggéra cette idée.

Après qu’il ait remis la roche à sa place et fermé l’antre, il s’assit pour traire, comme à l’ordinaire, les brebis et les chèvres, et prit encore, hélas !, deux de mes compagnons pour assouvir sa voracité. Je m’approchai du monstre, tenant en main une informe coupe pleine du vin délicieux que j’avais apporté, et je lui dis :

« Cyclope, qui n’as pas craint de te repaître de chair humaine, tiens, bois de ce vin.

Tu sauras quel trésor recélait notre vaisseau. J’en avais sauvé ce que tu vois pour t’offrir des libations comme aux dieux, si, touché de pitié, tu favorisais mon retour dans ma patrie, mais je n’ai rencontré chez toi que férocité. Barbare ! Qui, d’entre les humains, voudra désormais aborder ton île, et t’apporter le nectar ? Tiens.

Il prit la coupe et but. Il savoura avec délices ce breuvage si parfait, et m’en demanda encore :

— Donne, donne, mon ami, une seconde coupe de ce vin, et dis moi ton nom. Je veux te faire un présent qui te réjouira. La terre fertile des Cyclopes produit aussi du vin. Jupiter se charge de faire mûrir les grappes, sans que nous en prenions le moindre soin. Mais leur liqueur n’approche pas de celle-ci, véritable nectar.

Il m’en redemanda à nouveau, et, pour la troisième fois, l’insensé vida la coupe. Dès que je m’aperçus que les fumées du vin avaient troublé sa raison, je lui dis d’une voix caressante :

— Mon cher Cyclope, tu me demandes mon nom, je vais te l’apprendre ; mais, à ton tour, souviens-toi du présent que tu m’as promis. Je m’appelle Personne. Personne est le nom que je reçus en naissant.

— Oh ! bien, me répondit-il avec un rire atroce, Personne sera le dernier que je mangerai. Voilà le gage d’hospitalité que je te réserve. »

Vaincu enfin par l’ivresse et par le sommeil, il tomba à la renverse et resta couché à terre, le cou incliné sur l’épaule. La bouche du monstre ronflant vomit, avec des ruisseaux de vin, des lambeaux de chair sanglante. Je plongeais alors la barre d’olivier dans un grand tas de cendres embrasées, et j’encourageais les miens à tenir ferme et à ne pas m’abandonner.

Quand le tronc vert fut, à son extrémité, d’un rouge ardent, je le retirais du feu. Mes compagnons se rassemblèrent autour de moi ; un dieu nous souffla à tous de l’audace. Eux portaient la pointe du pieu à l’œil du Cyclope ; moi, monté sur un tertre, je l’enfonçais et le faisais tourner rapidement sur lui-même comme une tarière dans la main du charpentier.

Le sang jaillit de l’œil, la prunelle était en feu. Le pieu, en s’enfonçant, produisit un sifflement pareil à celui du fer rouge à l’instant où le forgeron le plonge dans l’eau glacée. Le Cyclope poussa des hurlements effroyables, dont retentit le rocher. Terrorisés, nous nous sommes cachés, çà et là, dans les recoins de l’antre. Il arracha de son œil le tronc souillé de sang, et, d’une main frénétique, le brisa et le jeta à terre. Il appela à grands cris les Cyclopes qui habitaient d’autres antres autour de lui. Ils accoururent nombreux, environnant sa caverne et lui demandèrent ce qui causait sa peine.

« Quel grand malheur, ô Polyphème, te fait hurler ainsi pendant la nuit ? Est-ce qu’on attente à ta vie ? Ou bien, t’aurait-on dérobé tes troupeaux ? Dis- nous le nom du téméraire.

— Hélas, mes amis, Personne, répondit du fond de son antre le Cyclope ; Personne me tue et m’arrache ces cris.

— Oh ! Alors, s’écrient tout d’une voix les autres Cyclopes, puisque tu ne te plains de personne, que nous demandes-tu ? Soutire les maux que Jupiter t’envoie. Invoque Neptune, ton père, qui est si puissant. »

En parlant ainsi, ils se retirèrent. Je ris, au fond du cœur de les avoir tous abusés par ce nom. Le Cyclope poussa de longs gémissements. En proie à la douleur, il marcha à tâtons, et, parvenu enfin à l’immense pierre, il l’écarta et s’assit à l’entrée de la caverne, étendant ses vastes bras pour saisir celui qui voudrait s’échapper en se mêlant aux troupeaux.

Qu’il me croyait peu avisé ! Je méditais un moyen plus sûr de nous arracher au trépas, mes compagnons et moi. Les moments étaient chers, le péril imminent. Voici ce que j’imaginai. La caverne renfermait de beaux et grands béliers, chargés d’une toison épaisse. Dans le plus grand silence, je les liai ensemble, trois par trois, à l’aide de fortes branches d’osier, qui composaient le lit du monstrueux Cyclope.

Sous chaque bélier du milieu, j’attachais l’un de mes compagnons, qui se trouvait ainsi protégé dans sa retraite par les deux autres. Il y en avait un d’une grandeur extraordinaire, le plus fort et le plus beau. Je le saisis au dos, me coula sous son ventre hérissé, et, empoignant à pleines mains les longues boucles de sa toison, j’y demeurais attaché.

Combien de fois nous avons soupiré après l’aurore pour voir la fin de notre supplice ! Elle colorait à peine les cieux, que les béliers se mirent en mouvement pour gagner les pâturages. Les brebis, qui n’avaient pas été traites, remplissaient la caverne de leurs bêlements, en traînant leurs mamelles chargées de lait.

Mais le Cyclope n’y faisait pas attention. Dévoré par la souffrance et brûlant de se venger, il n’était occupé qu’à faire sortir les béliers, leur tâtant le dos et les flancs, à mesure qu’ils avançaient. Il était loin de soupçonner qu’ils emportaient, sous leurs ventres, mes compagnons.

Enfin le grand bélier sorti, lentement et le dernier, de la caverne, chargé de sa forte toison et de mon poids. Polyphème lui passa aussi la main sur le dos et l’arrêta pour lui dire :

« Bélier, mon ami, pourquoi sors-tu aujourd’hui le dernier de ma caverne ? Jusqu’à ce jour, ne te laissant jamais devancer, tu marchais, à grands pas, à la tête du troupeau. Chaque matin, tu étais le premier à brouter l’herbe et les fleurs. Tu t’abreuvais le premier dans le fleuve, et, le soir, tu rentrais encore le premier dans mon antre. Aujourd’hui - se peut-il ? - Le dernier de tous ! Ah ! Regretterais-tu de n’être plus conduit par l’œil de ton maître ?


[2] Signifie souvent “homme”, comme les immortels signifient les dieux.


Le Cyclope Polyphème, par Charles Edmund Brock

Illustration de Charles Edmund Brock


Un misérable, Personne, m’a plongé dans une nuit éternelle. Mais il le payera de sa vie, je l’espère. Ah ! Si tu pouvais parler et me dire où il se cache et tremble en ce moment ! Tu verrais aussitôt son crâne brisé contre terre, et sa cervelle et son sang dispersés dans mon antre. Je serais un peu soulagé des maux où me plonge le plus vil des hommes. »

Il relâcha enfin le bélier, et je me hâtais de me dégager. Je libérais également mes compagnons. Nous avons ensuite conduit une partie des béliers à notre vaisseau.

Mes amis, qui nous croyaient au séjour des morts, éprouvèrent, à notre vue, un transport de joie, bien tempérée, hélas !, par des larmes pour ceux que nous avions perdus. Je fis taire leurs regrets, et recommandai, par signe, de s’interdire tout cri, toute plainte ; d’introduire, à la hâte, les béliers dans le navire, et de lever l’ancre. Ils s’élancèrent sur leurs bancs, et firent écumer la mer sous leurs rames. Quand nous eûmes atteint la distance d’où une forte voix peut se faire entendre, je criai :

« Ah ! Cyclope, barbare ! Ta rage n’a pas englouti les compagnons d’un lâche, mais d’un homme marqué par les destins pour te punir de tes forfaits. Reconnais le bras de Jupiter vengeur de l’hospitalité. »

À ces paroles, saisi d’un redoublement de rage, il prit la cime d’un roc, et la jeta avec tant de rigueur qu’elle vint tomber devant la proue du vaisseau. Les eaux en furent refoulées, et le navire avec elles, vers le rivage. Je pus heureusement, par le secours d’un long aviron, repousser de terre le navire, et, à force de rames, revenir en pleine mer.


Le Cyclope Polyphème, par N.C. Wyeth

Illustration de N.C. Wyeth


Le Cyclope - Illustration de Henry Charles Innes Fripp

Illustration de Henry Charles Innes Fripp



À une distance deux fois importante plus loin du rivage qu’auparavant, je me retournai vers le Cyclope, et recommençai à élever la voix. Tous mes compagnons s’efforcèrent, par les plus vives supplications, de me retenir.

« À quoi bon irriter encore ce géant féroce ? Un roc lancé par lui nous a rejetés au rivage, où nous avons failli périr. Si tu le provoques encore, il va nous en lancer un autre, plus effroyable, et, cette fois, abîmer le vaisseau.

Ils ne pouvaient rien sur moi ; mon âme hautaine restait inflexible, et je criai de toutes mes forces :

— Cyclope, si quelqu’un parmi les mortels te demande qui t’a imprimé au front cette honteuse difformité, tu répondras que c’est Ulysse, le vainqueur de Troie, roi d’Ithaque, fils de Laërte.

À ces mots, le monstre, stupéfait, hurla d’affreux gémissements. Il se souvint d’un ancien oracle qui lui prédit que son œil lui serait ravi par la main d’Ulysse. L’impie éleva les mains vers les astres et fit cette horrible prière :

— Écoute-moi, Neptune, dieu terrible, toi dont les bras ceignent la terre : s’il est vrai que tu sois mon père, et que tu me reconnaisses pour ton fils, fais qu’Ulysse, fils de Laërte, roi d’Ithaque, destructeur de Troie, ne pose jamais le pied sur sa terre natale, ou, si les destins veulent qu’il revoie ses foyers, qu’il n’y rentre que malheureux, après des traverses inouïes, conduit par un navire étranger, pleurant la perte de tous ses compagnons, et que son palais même soit pour lui le théâtre de nouvelles infortunes. »

Telle est la prière qu’il fit à Neptune et que Neptune exauça. Polyphème nous lança ensuite une roche encore plus énorme que la première, qui s’abattit derrière la poupe et rasa le gouvernail. Les flots qu’elle souleva ne firent heureusement que nous pousser plus vite vers l’ile où nos compagnons, fort inquiets, étaient réunis et nous attendaient près de la flotte.

Descendus à terre avec notre butin, nous nous sommes partagés d’une manière égale le bétail. Mes compagnons toutefois, d’une voix unanime, ont décidé de joindre à ma part le bélier qui m’avait tiré de l’antre. Je le sacrifiais aussitôt à Jupiter, maître souverain du monde. Mais, loin d’accueillir favorablement mon offrande, il me préparait de nouveaux malheurs, la perte entière de ma flotte et de mes compagnons. Cette journée fut cependant pour nous un banquet continuel.

Après qu’un agréable sommeil, au bord de la mer, l’ait suivi, j’encourageai les miens à remonter dans les vaisseaux et à déployer les voiles. En un instant ils ont repris l’aviron, et nous avons fendu les flots, joyeux sans doute d’avoir échappé au trépas, mais profondément tristes de la perte de nos amis.


Opmerkingen


© 2023 par Lucienne - Livres en liberté -. Créé avec Wix.com

bottom of page