25 - Ulysse retrouve son père Laërte.
- Lucienne
- 5 oct. 2023
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Ulysse se rend chez son père Laërte, qui est retiré dans ses champs. Il le trouve seul travaillant à son jardin.
Ulysse et ses compagnons arrivèrent bientôt aux champs de Laërte, cultivés avec soin, attestant sa vigilance et ses travaux. Là était sa maison rustique, entourée de cabanes où logeaient quelques serviteurs nécessaires à ses besoins, les seuls qu’il eût gardés, et que retenait auprès de lui moins encore le devoir que l’attachement.
Une Sicilienne âgée lui consacrait tous ses soins. Quand Ulysse entra, Laërte était absent. Il laissa Télémaque et les deux bergers s’occuper des préparatifs du repas, et s’éloigna pour aller chercher son père dans le vaste jardin, se demandant si, après tant d’années d’absence, il en serait reconnu, ou s’il ne serait qu’un étranger à ses yeux.
Après avoir remis ses armes aux mains des serviteurs, il parcourut cette enceinte spacieuse, sans rencontrer ni Dolius, intendant des troupeaux de Laërte, ni ses fils, ni aucun des esclaves. Ils étaient allés dans les champs ramasser des pierres, pour réparer la clôture du jardin. Ulysse, arrivé dans un verger, dont il admirait la culture, trouva son père seul, sarclant la terre autour d’une jeune plante, vêtu d’une mauvaise tunique que souillaient la cendre et la poussière, muni de bottines et de gants, pour se garantir de la piqûre des buissons, et le front chargé d’un casque fait d’une peau de chèvre, accoutrement et genre de vie conformes à ses noirs chagrins.

Illustration de Jan Styka
À l’aspect de son père, affaissé par les ans et par la douleur, Ulysse, immobile sous un haut poirier, fondit en larmes. Il fut prêt à se jeter dans ses bras, à baiser ses cheveux blancs, à lui tout raconter ; ses malheurs, son retour à Ithaque, l’extermination de ses ennemis. Mais, réfléchissant que la surprise pouvait lui causer une trop vive émotion, redoutable à son âge, il préféra le préparer à cette nouvelle, délicatement et progressivement.
Il s’avança vers Laërte, qui, tout entier à son labeur, la tête baissée, ne l’apercevait pas. S’arrêtant près de lui, et feignant de le prendre, non pour le maître, mais pour un serviteur :
« Ô vieillard, lui dit-il, je suis dans l’admiration de ton jardin. Il fait l’éloge du jardinier. Tout y vient à souhait, la figue, la poire, la vigne, l’olive. Pas une plante ; pas un pouce de terre, qui soient négligés. Toi seul, - le dirais-je ? Ne t’en offense pas, - toi seul es négligé. Comme si ce n’était pas assez des disgrâces de la vieillesse, ton vêtement est sordide, et je te vois souillé de cendre et de poussière.
Certes, ce n’est pas ta négligence qui t’attire ce mauvais traitement de la part de ton maître. En te regardant avec attention, j’éprouve une autre surprise. Ta figure, ton air, ton port, n’annoncent pas un esclave. Je te prendrais plutôt pour un roi, à qui l’âge permettrait de ne songer qu’à jouir des bains, à faire bonne chère, à dormir sur des tapis bien moelleux.
Dis-moi, je t’en conjure, quel est ton maître ? À qui appartient ce jardin que tu cultives ? Il m’importe encore de savoir si c’est bien dans l’île d’Ithaque que j’arrive ? Un passant vient de me l’assurer, mais il m’a paru peu sensé. Il n’a pas même daigné m’écouter quand je lui ai demandé si mon ami, l’ancien roi d’Ithaque, respirait encore, s’il avait survécu à tant de revers, ou s’il habitait le royaume de Pluton.
Mais toi, ô vieillard, veuille m’entendre : apprends que j’ai reçu chez moi un mortel dont je garde un profond souvenir. Jamais hôte ne m’inspira plus d’amitié. Il se disait natif d’Ithaque, fils de Laërte. Je l’accueillis avec distinction dans mon palais, lui prodiguai les marques de ma tendresse, et me plus à multiplier pour lui les dons de l’hospitalité. Il reçut de moi sept talents de l’or le plus fin, une coupe d’argent ciselée, douze tapis superbes, autant de couvertures, de tuniques et de riches manteaux, enfin quatre esclaves à son choix.
— Étranger, lui répondit Laërte, les yeux remplis de larmes, n’en doute pas, tu es dans cette île sur laquelle tu m’interroges, île que dominent aujourd’hui des hommes insolents et pervers. Hélas ! , ce mortel n’a pas joui de tes présents. Que n’est-il dans Ithaque pour te recevoir ? Il t’eût fait le plus tendre accueil, et tu ne fusses parti que comblé de ses dons.
Ta bienveillance, sois-en sûr, eût été payée de retour. Mais, permets cette question : Combien y a-t-il d’années que tu as reçu dans ta maison cet ami dont tu parles, mon malheureux fils ? - Hélas ! , ai-je eu un fils ? - Il a péri, victime du sort, loin des siens et de sa patrie ; en quel lieu, je l’ignore. Sa mère, ni moi, n’avons pu pleurer sur ses tristes restes. Sa vertueuse épouse, l’illustre Pénélope, ne lui a point fermé les yeux.
Mais qui es-tu ? Fais-moi connaître ton nom, la patrie, ceux dont tu tiens le jour. À quel endroit du rivage est attaché ton vaisseau ? Ou bien serais-tu venu par un navire étranger qui t’a déposé sur ces bords ?
— Je vais répondre à tes questions, répondit Ulysse, Mon nom est Épérite, je suis fils du roi Aphidas. J’habite Alyba et mes palais s’y élèvent. Un dieu m’égara, au sortir de la Sicile, et me poussa, sans que je le voulusse, dans votre île. Mon vaisseau est attaché dans une petite baie, loin de la ville. Cinq ans se sont écoulés depuis qu’Ulysse me quitta, il s’embarqua sous les auspices les plus favorables. Nous ne nous séparâmes point sans nous promettre de nous revoir... »
Il allait continuer, quand il vit tout à coup s’assombrir le front du vieillard, ses mains ramasser de la poussière et en souiller ses cheveux blancs. Il entendit sortir de sa poitrine des gémissements...
Ulysse n’y tint plus ; il s’élança vers Laërte, le pressa dans ses bras et, baisant sa tête vénérable :
« Le voici, ô mon père, cet Ulysse, ton fils, celui pour qui tu as tant souffert. Après vingt ans, je revois enfin ma patrie. Plus de larmes, mon père, ton deuil est fini. Apprends en deux mots, - car le temps est cher, - que j’ai immolé mes ennemis dans le palais et vengé nos opprobres.
— Mais, es-tu bien mon fils ? dit Laërte ; es-tu bien mon Ulysse ? Peux-tu m’en donner la preuve, à l’instant même ?
— Regarde cette cicatrice, répondit le héros. Souviens-toi de la blessure que me fit un sanglier, lorsque je me rendis, par tes ordres, en Thessalie. Faut-il d’autres preuves ? Je puis te montrer encore les arbres de ton verger, dont tu me fis cadeau. Enfant, je te suivais dans le jardin, et te demandais tout ce qui flattait ma vue. Nous passions devant ces arbres. Tu m’en dis les noms, les qualités, et me fis présent d’un petit verger où il y avait treize poiriers, dix pommiers, quarante figuiers ; tu y joignis cinquante rangées de vigne qui n’attendaient que la main des vendangeurs. »
À ces signes évidents, Laërte, tremblant, éperdu, chancela, et tomba dans les bras de son fils, qui le reçut évanoui sur son sein. Enfin, Laërte ouvrit les yeux, et, revenu à lui, il s’écria dans un débordement de joie :
« Il y a donc des dieux ! Jupiter, vous tous, habitants de l’Olympe, oui, vous êtes encore, puisque ces chefs ont subi enfin la peine due à leurs forfaits ! Mais, ô mon fils, au milieu de ma joie, je suis saisi de terreur. Je crois voir déjà tous les citoyens d’Ithaque venir fondre sur nous, et leurs émissaires courir soulever les villes de Céphalonie.
— Rassure-toi, et laissons faire les dieux, répondit l’intrépide Ulysse. Allons chez toi, où tu trouveras Télémaque et les deux plus zélés intendants de mes troupeaux. Ils préparent, à la hâte, un léger repas. Nous n’avons point de temps à perdre. »
Ils se rendirent aussitôt à la maison, où déjà Télémaque et les deux bergers partageaient la viande et mêlaient ensemble l’eau et le vin. Laërte, depuis longtemps déshabitué du bain, en accepta un que lui avait préparé la vieille Sicilienne. Elle le parfuma ensuite d’essence, et l’habilla de superbes vêtements. Minerve qui, invisible, était présente, rehaussa sa taille, fortifia son corps, et lui donna une majesté de visage qui frappa son fils d’admiration et d’étonnement.
« Ô mon père, dit-il, je n’en puis douter : un habitant de l’Olympe a renouvelé ta jeunesse et ta vigueur. Tu n’es pas reconnaissable.
— Puissant Jupiter, et vous, Minerve et Apollon, que ne suis-je à présent ce que je fus lorsque, régnant sur les Céphalléniens, je pris la superbe ville de Nérice, située près des bords de la mer ! Si, tel que j’étais alors et portant encore mon armure, j’avais pu combattre à tes côtés, ô mon fils, j’aurais fait mordre la poussière à plus d’un prétendant, et toi, Ulysse, tu aurais été ravi de me voir ! »
Ils étaient assis à table, et le repas était commencé, quand arrivèrent des champs le vieux Dolius et ses fils. Ils venaient d’être appelés par la Sicilienne qui, comme une mère, veillait à tous leurs besoins, principalement à ceux du vieillard déjà courbé par l’âge. En entrant leurs regards se portèrent sur Ulysse, et, le reconnaissant, ils s’arrêtèrent sur le seuil, ébahis et immobiles. Ulysse leur dit, d’une voie émue et douce :
« Ô mon vieil ami, vous tous, asseyez-vous, et prenez part au festin. Ne restez point ainsi dans l’étonnement. Nous vous attendions avec impatience, pour qu’il ne manquât rien à la commune allégresse.
À ces mots, Dolius, les bras ouverts, se précipita vers Ulysse et, lui prenant les mains, il les baisa :
— Ô mon bon maître, dit-il, puisque ton retour comble nos vœux, - nous ne l’espérions plus, les dieux eux-mêmes t’ont ramené, - que la paix de ta vie ne soit plus troublée ! Dieux, ne lui envoyez que des jours prospères ! Mais Pénélope sait-elle que tu es ici ? Faut-il courir le lui apprendre ?
— Elle le sait, lui répondit Ulysse ; sois tranquille et prends place à côté de moi. »
Les fils de Dolius, à leur tour, s’approchèrent du héros, et lui témoignant leur joie, baisant avec respect ses mains, allèrent s’asseoir à côté de leur père ; tous prirent part au banquet.
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