18 - Ulysse est reconnu par son chien Argos.
- Lucienne
- 12 oct. 2023
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Télémaque, revenu à la ville, rend compte à Pénélope de son voyage. Ulysse, déguisé en mendiant, est conduit par Eumée au palais. Ce qui n’est pas du gout d’un chevrier avec qui ils ont une altercation. Le vieux chien Argos reconnaît son maître après une absence de vingt années.

Le vieux chien Argos reconnaît son maître, par Jan Styka
À peine l’aurore brillait au ciel que le fils d’Ulysse, Télémaque, se leva, impatient de se rendre à Ithaque :
« Ami, dit-il à Eumée, je vais me montrer à ma mère, car, jusqu’à ce qu’elle m’ait vu de ses propres yeux, je sais que sa tendresse ne cessera point d’être inquiète. Toi, je te l’ordonne, mène dans la ville cet étranger malheureux pour y demander sa subsistance. Accablé moi-même de soucis et de chagrins, il m’est impossible de me charger de toutes les misères des autres et de remplir, comme je le voudrais, le devoir de l’hospitalité. Ton hôte, je l’espère, le comprendra, et ne s’en offensera pas.
— Ô mon ami, répondit Ulysse, je n’ai pas moi-même envie de prolonger ici mon séjour. Le pauvre trouve à vivre plus aisément à la ville qu’aux champs. Il se trouvera bien quelqu’un qui ait pitié de ma misère. À mon âge, je serais impropre aux travaux rustiques. Ce bon pâtre va, puisque tu le permets, être mon guide, dès que je me serai un peu réchauffé auprès du feu, et que le soleil sera plus élevé, car le froid est assez vif, et mes haillons m’en défendraient mal. »
Télémaque était déjà hors de la cabane et, s’avançant à pas rapides vers la ville, médita en lui-même la mort de ses persécuteurs. Arrivé dans son palais, il posa son javelot contre une colonne, franchit le seuil de la salle et entra.
Sa nourrice Euryclée, qui garnissait les sièges de peaux éclatantes, fut la première à l’apercevoir ; fondant en larmes, elle courut à sa rencontre. En un instant, il fut entouré de ses plus fidèles domestiques qui, tour à tour, le serrèrent dans leurs bras, lui baisèrent les mains, la tête, et firent éclater leur émotion.
Pénélope, sortant de son appartement, pleura et entoura de ses bras le cou de son cher fils, ne pensais plus te revoir, et lui baisa le front et les yeux.
Télémaque éluda avec prudence les questions embarrassantes que lui posèrent Pénélope, et lui dit :
« Ô ma mère, ne m’arrête pas. Il faut que j’aille, sans retard, à la place publique prendre un étranger qui m’a suivi dans mon vaisseau, et que Pirée, à ma demande, a recueilli dans sa maison. »
Il sortit, à ces mots, armé de son javelot et suivi de ses deux chiens fidèles.

Illustration de Jan Styka
Minerve répandit sur toute sa personne une majesté divine. Le peuple entier, en le voyant passer, l’admira. Ses persécuteurs aussi l’entourèrent et le félicitèrent, avec toutes les apparences de la bienveillance, quoi qu’ils n’aient, au fond de l’âme, que des pensées de haine et de mort.
Il se délivra d’eux, et se rendit auprès de ses vieux amis. Mentor, Antiphe et Ilalitherse, qui lui adressèrent une foule de questions sur Ulysse, sur lui-même, questions auxquelles il répondit autant que faire se peut, sans rien laisser percer du grand secret renfermé dans son sein. Bientôt il vit venir, à travers la ville, le brave Pirée, avec l’hôte qu’il lui avait confié. Télémaque se leva, et alla au-devant de l’étranger pour le recevoir.
« Songe, lui dit Pirée, à envoyer prendre chez moi les dons que te fit Ménélas.
— Ami, répondit Télémaque, l’avenir est encore incertain. Si la trame de mes ennemis réussit, s’ils se partagent mes biens après m’avoir ôté la vie, j’aime mieux que tu sois possesseur de ces présents qu’aucun d’eux. Si j’ai le bonheur de triompher d’eux et de les précipiter dans la tombe, alors tu me les apporteras, et nous serons satisfaits l’un et l’autre. »
Il prit alors Théoclymène et l’emmena dans son palais. Une table, couverte de victuailles, était dressée devant eux. Pénélope était assise près de la porte, en-face de son fils. Pensive, inclinée sur son siège, elle tenait un fuseau dont elle roulait le fil entre ses doigts.
Après le repas du prince et de Théoclymène :
« Mon fils, dit Pénélope, je vais monter dans mon appartement, toujours livrée au deuil et aux pleurs. Tu ne veux donc pas, avant que les rivaux superbes rentrent dans ce palais, me dire si tu as rien appris du sort de ton père ?
— Ma mère, répondit le jeune prince, voici la pure vérité : nous nous rendîmes d’abord à Pylos chez Nestor, roi du pays. Il me reçut avec toute la tendresse d’un père pour son fils chéri, mais il ne put rien m’apprendre touchant Ulysse. Il me conseilla de ne pas rester trop longtemps éloigné de mes foyers, et de craindre d’abandonner ma maison et mes biens aux plus pervers des hommes, de peur qu’ils ne profitent de mon absence pour achever de me dépouiller, et que le fruit de mon voyage ne soit ma ruine entière.

Sacrifice à Minerve dans Pylos, par Jan Styka
Cependant, il m’a engagé très fortement à me rendre chez le roi de Sparte, Ménélas, qui, après des aventures et des périls inouïs, entraîné sur des mers et jeté dans des pays d’où les oiseaux mêmes pourraient à peine revenir dans une année, tant ils sont loin de nous, venait enfin d’arriver à Lacédémone, sa terre natale. Nestor mit à ma disposition son char et ses chevaux, et m’y fit conduire par son fils Pisistrate.

Illustration de N. C. Wyeth
Arrivés à Lacédémone, devant le palais, nous fûmes reçus les plus grands égards. Nos chevaux furent conduits dans de superbes écuries, et, l’avoine mêlée au froment leur fut prodiguée, le char fut mis à l’abri sous une belle remise. Nous fûmes introduis dans le palais, on nous fit prendre un bain. Puis, tout parfumés d’essences, on nous décora de riches tuniques et de manteaux d’un tissu fin et moelleux. On nous conduisit ensuite dans la salle du festin, et placés à côté de Ménélas.

Hélène, par Evelyn de Morgan
On vit ensuite Hélène descendre avec ses femmes de son appartement et s’avancer aussi majestueuse que Diane tenant en main l’arc d’or.

Illustration de William Russel Flint
Elle s’avança vers moi, avec sa robe dans les mains, et reconnu, dans mes traits, ceux d’Ulysse.

Illustration de William Russel Flint
Le roi me demanda et je lui dis le sujet de mon voyage. Voici ses propres paroles : “Ce que je sais sur ton père Ulysse m’a été révélé par le vieux Protée, dieu marin, oracle infaillible. Il m’a dit avoir vu lui-même, Ulysse dans une île où le retient, malgré lui, la déesse Calypso. Il n’a ni compagnons, ni vaisseau pour retourner dans sa patrie.”
Je n’ai rien appris de plus de Ménélas. Je partis, et les dieux m’envoyèrent un vent favorable qui me ramena sans incident à Ithaque.
Le devin Théoclymène prit alors la parole et dit :
— Ô reine vénérable, tu ne sais encore la vérité qu’à demi. Je vais prononcer un oracle sûr, qui dissipera tous tes doutes. J’atteste Jupiter, le plus puissant des dieux, cette table hospitalière et ce foyer d’Ulysse où je trouve un asile, j’atteste qu’Ulysse est déjà rendu dans sa patrie, que même il se glisse sourdement dans ce palais, s’enquiert de tous les désordres qui s’y commettent, et bientôt se vengera de tous ses ennemis. Voilà ce que me présagea le vol d’un oiseau, lorsque j’entrai dans le vaisseau de Télémaque, et, dès ce moment, j’annonçai cet heureux événement.
— Ô étranger, repartit Pénélope, veuillent les dieux accomplir tes oracles ! Mes bienfaits te prouveraient bientôt ma reconnaissance. Je te comblerais de tant de présents que chacun envierait ton bonheur. »
Pendant ce temps, Ulysse et Eumée, encore dans la cabane rustique, se disposaient à se rendre à la ville,
« Étranger, dit Eumée, puisque tu as résolu, selon les ordres de mon maître, d’entrer aujourd’hui même dans Ithaque, - quoique j’aimasse mieux te retenir ici, je te confierais la garde de mes étables ; mais je respecte les volontés de mon maître et craindrais de lui déplaire, - levons-nous et partons. Déjà le jour est avancé et les soirées sont froides.
— J’avais la même pensée, répondit Ulysse. Allons, tu seras mon guide fidèle. Si tu as un fort bâton, prête-le-moi pour m’aider dans ma marche. Le chemin, m’as-tu dit, est rude et pénible. »
En même temps, il jeta sur ses épaules sa besace toute rapiécée et que rattachait une corde pendante. Eumée lui mit entre les mains un bâton fort et noueux. Ils partirent, laissant aux autres bergers et aux chiens la garde de la cabane.
Ainsi Eumée, sans le savoir, servait de guide à son roi déguisé en mendiant décrépit, courbé sur un bâton, habillé de vils lambeaux !
Après avoir longtemps marché par un sentier raboteux, ils approchent enfin de la ville, et arrivent à une belle fontaine où tous les citoyens avaient habitude de venir puiser de l’eau.
À cet endroit ils rencontrent l’un des bergers, Mélanthe, qui, suivi de deux autres, menait à la ville, pour le festin des amants de Pénélope, les plus belles chèvres de ses troupeaux. Dès qu’il aperçut Eumée et le vieillard, ce misérable les accabla des injures les plus grossières et les plus outrageantes. Le roi contint avec peine son indignation.
À ce moment, le forcené approcha d’Ulysse et lui donna dans le flanc un grand coup de pied. Ulysse reçut le coup sans être ébranlé. Maître de ses émotions, il retint son courroux et souffrit cette insulte. Mais Eumée, plein de colère contre le pâtre, lui jeta un regard indigné et, levant les mains au ciel, fit à haute voix cette invocation :
« Nymphes de cette fontaine sacrée, filles de Jupiter, si, chaque année, Ulysse immola sur vos autels les prémices de ses troupeaux, exaucez le vœu qui part du fond de mon âme : que ce héros reparaisse enfin, qu’un dieu nous le ramène ! Nous verrions alors, misérable que tu es, ce que deviendrait ton arrogance, toi, fainéant, qui passes ton temps à te promener par la ville, au lieu de veiller sur ta bergerie. Les mauvais bergers sont la ruine des troupeaux.
— Qu’est-ce que dit là ce vieux renard ? répliqua le chevrier. Plaise au ciel que Télémaque périsse aujourd’hui par la main des dieux, ou par celle des chefs, comme il est sûr qu’Ulysse a péri, et que le soleil n’éclairera point son retour. »
En disant ces mots, les quittant, il courut vers le palais. Il entra aussitôt et s’assit familièrement à la table des chefs, en face d’Eurymaque auquel il s’était le plus attaché. Les autres esclaves s’empressèrent de le servir, et il participa au repas.
Ulysse et Eumée s’approchaient du palais, quand ils s’arrêtèrent tout à coup pour écouter les sons d’une lyre mélodieuse qui en sortaient. C’était le chantre Phémius qui commençait à se faire entendre. Ulysse alors s’adressant à Eumée :
« Voici sans doute, lui dit-il, le palais d’Ulysse. On le reconnaît sans l’avoir vu. Il ne ressemble pas aux autres palais. La cour spacieuse est fermée de hautes et fortes murailles. Les portes sont solides et à doubles battants. Tout a été calculé pour le mettre à l’abri d’un coup de main. J’aperçois des chefs nombreux au milieu d’un grand repas. On sent d’ici l’odeur des mets, et j’entends le son d’une lyre harmonieuse.
— Tu ne te trompes pas, répondit Eumée, c’est bien là le palais d’Ulysse. Je ne me lasse point d’admirer ta sagacité. Veux-tu entrer le premier ? J’attendrai ici un moment ; ou préfères-tu ne venir qu’après moi ? Mais, dans ce cas, je t’engage à me suivre de près ; tu cours risque autrement qu’on te maltraite ou même qu’on te chasse.
— Je t’entends, dit Ulysse, je saisis ta pensée. Entre, je te suivrai. Ne t’inquiète pas de moi. Je suis endurci à l’insulte, à tous les outrages. J’ai le cœur ferme ; les tempêtes et les combats l’ont fortifié. Soutenons encore cet assaut, s’il est nécessaire. La faim le veut, la faim cruelle, irrésistible, qui fait affronter aux hommes de si rudes travaux et tant de périls. »
Durant cet entretien, un vieux chien, couché sur un fumier, remuait la queue et les oreilles, en signe de joie. C’était Argus, autrefois chien d’Ulysse, et qui le reconnaissait. Le héros l’avait jadis élevé lui-même. Mais, entraîné par son destin vers Troie, il ne jouit pas longtemps du fruit de ses soins. Dans sa jeunesse, aucun n’était plus agile ni plus adroit à courir les daims, les lièvres et les cerfs. On le choyait alors. Depuis qu’il était vieux, on l’abandonnait, couvert de vermine, dans la fange. En revoyant son maître, il fit un mouvement pour se traîner jusqu’à lui. Il n’en eut pas la force, mais il agita sa queue et baissa ses oreilles, en signe de caresse et de joie. Ulysse aussi le reconnut. Des larmes coulèrent de ses paupières. Il se détourna et les essuya, pour les dérober à la vue d’Eumée.
Puis, s’adressant au berger :
« Se peut-il, Eumée, qu’on abandonne cet animal sur un fumier ? Il a dû être bien beau ! Mais, peut-être ses qualités étaient-elles médiocres ?
— Non pas, dit Eumée. Ce chien était celui du héros que nous pleurons. Si tu l’avais vu tel qu’il était quand son maître partit pour Troie ! Léger, infatigable à la course, ne lâchant point le gibier qu’il ne l’eût atteint. Maintenant on le laisse pâtir. Son maître est mort en pays étranger, et les femmes du palais, ces indolentes, n’en ont aucun soin et le laissent périr. Voilà les esclaves ! Dès que leurs maîtres sont absents ou vieux et sans force, ils négligent leurs devoirs. L’esclavage ôte à l’homme la moitié de sa vertu. »
Eumée, après ces paroles, entra dans le palais, et porta ses pas vers les amants de Pénélope. Argus qui, au bout de vingt années, avait eu le bonheur de revoir son maître chéri, n’en jouit qu’un moment. À peine avait-t-il jeté un dernier regard sur lui, qu’il expira.
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