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16 - Ulysse reçoit l’aide d’Eumée

  • Photo du rédacteur: Lucienne
    Lucienne
  • 14 oct. 2023
  • 11 min de lecture
Ulysse prend congé d’Alcinoüs et d’Arété. Il s’embarque le soir. Le vaisseau arrive le lendemain matin à Ithaque. Ulysse étant encore endormi, les Phéaciens le déposent sur le rivage avec ses trésors. Ulysse à son réveil ne reconnaît pas sa terre natale...

Le héros, s’éloignant du port, suivit, à travers les montagnes ombragées des forêts, les sentiers rudes et rocailleux que Pallas lui avait indiqués, et arriva à la demeure d’Eumée, chef des pâtres, celui qui, de tous les serviteurs du roi, veillait avec le plus de soin sur les biens de son maître. Il le trouva assis à l’entrée d’une habitation belle et spacieuse, sur le haut d’une colline.

C’était lui qui, pendant l’absence du roi, avait élevé de ses mains, pour lui et ses troupeaux, ce bâtiment, sans qu’il en coûtât rien à Laërte ni à Pénélope. Les murs étaient formés de roches qu’il avait extraites des carrières. Autour de la maison, une grande cour, fermée d’une haie d’épines, laquelle était étayée de nombreux poteaux de chênes qu’il avait fendus et façonnés lui-même.

Dans cette cour, douze étables contiguës, dont chacune recevait, pendant la nuit, cinquante truies pleines, tandis que les mâles restaient dans les champs. Mais leur nombre avait bien diminué, depuis qu’Eumée était contraint d’envoyer, chaque jour, la plus belle pièce du troupeau pour la table des amants de Pénélope. Cependant, il comptait encore trois cent soixante verrats. Quatre dogues vigoureux, élevés par lui, veillaient à la garde des troupeaux.

Eumée, au moment de l’arrivée d’Ulysse, découpait une peau de bœuf pour s’en faire des bottines. Déjà les pâtres étaient partis, trois d’entre eux conduisant les troupeaux aux pâturages, le quatrième menant à la ville, par l’ordre d’Eumée, le porc qu’il était obligé de livrer à ses nouveaux maîtres.

Tout à coup les dogues, apercevant Ulysse, s’élancèrent vers sur lui avec des aboiements terribles. Ulysse, prudemment, s’assit et posa à terre son bâton. Cependant, il allait être, dans sa propre maison, victime de leur rage, si Eumée, laissant tomber la peau de bœuf de ses mains, ne fût vite accouru.


Ulysse - Eumée, par Jan Styka

Eumée, par Jan Styka


Il rappela à grands cris ces animaux féroces, puis s’adressa à Ulysse :

« Ô vieillard, qu’il s’en est peu fallu que tu n’aies été déchiré, à ma porte, par ces chiens furieux ! C’eût été pour moi un grand sujet de douleur et d’opprobre. Et cependant les dieux ne m’ont pas épargné les chagrins et les peines. Je consume ma vie à regretter et à pleurer mon maître, l’égal des immortels par ses vertus. Je donne tous mes soins à ses troupeaux, je les engraisse pour ses plus mortels ennemis, pendant que lui-même manque peut-être de nourriture dans des pays inconnus. Hélas ! , sait-on seulement s’il vit encore, si le soleil luit encore pour lui ! Mais, ô vieillard, viens, suis-moi dans ma maison. Quand tu auras soulagé ta faim et ta soif, tu m’apprendras quel est ton pays, et tu me feras le récit de tes malheurs.

À peine entrés, Eumée lui fait un lit de feuilles tendres, sur lesquelles il étendit la peau velue d’une chèvre sauvage et invita son hôte à s’y asseoir. Ulysse, charmé du bon accueil, lui dit :

— Ô mon hôte, que Jupiter et tous les immortels, en récompense de cette réception si cordiale, t’accordent la satisfaction de tous tes désirs !

— Étranger, répondit Eumée, je ne me pardonnerais pas de mal recevoir celui qui vient me demander asile, fût-il d’une condition inférieure à la tienne. Tous les voyageurs et tous les pauvres sont envoyés par Jupiter. Les dons que je peux leur offrir sont bien légers, mais les dons légers ne laissent pas de faire plaisir et de soulager. On ne peut exiger que cela de serviteurs toujours craintifs devant des maîtres jeunes et impérieux.

Je n’espère plus le retour de celui qui, je puis le dire, me chérissait. Il m’eût donné une belle habitation, de l’aisance, une femme dont on m’aurait jalousé. Enfin il m’eût accordé tout ce que le meilleur des maîtres accorde au serviteur le plus affectionné et le plus dévoué, s’il eût eu le bonheur de rester et de vieillir dans son palais. Mais hélas ! , il n’est plus.

Ah ! Plût aux dieux que toute la race d’Hélène eût péri jusque dans sa racine,  elle qui précipita dans les enfers tant de grands personnages ! Car celui dont je te parle est allé venger la gloire d’Agamemnon et a fait la grande guerre de Troie. »

Sans perdre de temps, il courut à une de ses étables et en rapporta deux jeunes porcs, dont il fit le sacrifice. Il les passa à la flamme, et, les ayant partagés, il les fit rôtir sur des charbons enflammés puis les servit fumants et saupoudrés de farine à son hôte. Il mêla le vin à l’eau dans sa coupe de hêtre, et, se plaçant en face d’Ulysse, l’invita à prendre sa part de ce repas cordial.


Eumée accueillant Ulysse, par Jan Styka

Eumée accueillant Ulysse, par Jan Styka


« Étranger, contente-toi de la chair de jeunes porcs, la seule qui soit permise aux serviteurs. Les verrats, qu’on engraisse avec soin, sont réservés pour les amants de la reine, ces hommes au cœur dur, et qui bravent la vengeance céleste. Cependant les dieux haïssent la violence, ils honorent et récompensent la justice et la piété. On a beau remporter chez soi un riche butin des pays qu’on a ravagés, on n’étouffe point, au fond de son âme, le remords, une terreur secrète des vengeances divines.

Il faut que les chefs aient reçu la nouvelle certaine de la mort du héros que nous pleurons, puisque, au lieu de rester chez leurs pères et de suivre les lois de la justice et de l’honneur, ils redoublent de rapines et de désordre, sans honte, ni retenue. Autant que Jupiter fait naître de jours et de nuits, ils immolent, pour leurs festins, non pas une ou deux victimes, mais un grand nombre. Le vin, qui ne cesse de ruisseler dans leurs coupes, va bientôt manquer. En un mot tout est au pillage. Car apprends que celui qu’ils dépouillent avait des richesses immenses. Moi, comme les autres, il faut que je parcoure, chaque jour, d’un œil attentif, tous mes troupeaux, pour choisir la plus grasse victime et la livrer à mes nouveaux maîtres.

Ulysse, écoutait en silence. Il méditait, en lui-même, la perte de ces spoliateurs. Le repas fini, Eumée prit sa coupe, et, l’ayant remplie de vin, il la présenta à Ulysse qui la reçut, charmé par tant de cordialité, et, s’adressant ensuite à son hôte, lui dit :

— Donne-moi quelques détails sur cet homme si riche et si vaillant, qui eut le bonheur de t’acheter, pour te confier la garde de ses troupeaux. Il a fait, dis-tu, la guerre pour la cause d’Agamemnon. Fais-moi connaître à son sujet quelques faits pour voir si je ne l’aurais pas connu. Les dieux savent si je ne l’ai pas rencontré, et si je ne pourrais point t’apprendre son destin. J’ai parcouru bien des pays. 

— Ô vieillard, répondit Eumée, quand un voyageur viendrait annoncer qu’Ulysse est vivant et qu’il va revenir, ni Pénélope ni Télémaque n’y feraient attention et ne le croiraient. Il est si ordinaire à ceux qui courent les pays de forger des fables pour se faire bien voir, et obtenir un asile ! Tous les étrangers que leur sort conduit à Ithaque, si la reine les admet en sa présence, la flattent d’espérances trompeuses. Elle les reçoit avec l’empressement le plus amical et ne cesse de les questionner en pleurant. Mais que savent-ils ? Et que lui apprennent-ils ? Toi-même peut-être, bon vieillard, ton extrême indigence, le désir d’avoir une tunique, un manteau, te porteraient à quelque exagération, à des récits s’écartant quelquefois de la vérité.

Il n’est plus, voilà la triste réalité. Il laisse tous ses amis, et moi plus qu’aucun d’eux, ensevelis dans la douleur. Non, sur toute la terre, je ne trouverais pas un aussi bon maître. Je regrette moins la maison qui me vit naître, le père et la mère qui soignèrent si tendrement mon enfance. Le désir de les revoir m’arrache souvent des larmes. Cependant, je désire plus vivement encore revoir Ulysse. J’ai tort sans doute, ô étranger, de le nommer ainsi par son nom, sans y joindre un de ces mots qui marquent le respect, mais il me semble toujours que j’ai perdu en lui un frère, mon frère aîné.

— Ami, répondit Ulysse profondément ému, mais toujours maître des mouvements de son cœur, quoique tu rejettes obstinément tout espoir de son retour, et qu’aucun témoignage ne puisse vaincre ton incrédulité, je te jure - ce ne sont pas là de vaines paroles - qu’Ulysse reparaîtra. Prépare une récompense pour cette heureuse nouvelle. Dès qu’il aura mis le pied dans son palais, tu me couvriras de beaux vêtements, d’une tunique et d’un manteau. Jusque-là, malgré mon indigence, je refuse tes dons. Les portes des enfers ne me sont pas plus odieuses que celui qui, pour vivre, flatte par des mensonges. Tu verras Ulysse au plus tard dans un mois. Dans un mois, au plus tard, il se montrera et punira les oppresseurs de sa femme et de son fils.

—  Ô vieillard, je suis trop certain de n’avoir pas à te récompenser de ces heureuses nouvelles. Mais ne parlons plus de cela. Ce souvenir réveille toujours en moi une vive douleur. J’ai dans ce moment, un autre sujet de grande inquiétude. Je tremble pour le fils même d’Ulysse, pour Télémaque.

Ce jeune homme est parti pour Pylos, afin d’avoir des nouvelles de son père. Les amants de Pénélope l’attendent dans une embuscade pour le faire périr à son retour, afin d’éteindre dans Ithaque toute la race du divin Arcésius. Mais écartons encore ces idées lugubres, puisque malheureusement nous n’y pouvons rien. Espérons que Jupiter le préservera.

Parle-moi, vieillard, de tes propres malheurs. Satisfais, sans me rien déguiser, le désir que j’ai de te connaître. Qui es-tu ? Quelle est ta patrie ? Tu n’as pas traversé la mer à pied ? Sur quel navire es-tu venu ? Qui t’a conduit dans l’île d’Ithaque ? »

Puisqu’il était bien décidé à ne pas se faire connaître, même à Pénélope et à Télémaque, Ulysse inventa donc encore cette une histoire. Il dit être né dans l’île de Crète, de parents riches et puissants. Dépouillé par ses frères d’une partie de son héritage, il dut à lui-même, à son courage, une fortune nouvelle et splendide. Puis il conta sa vie, ses expéditions sur mer, dès avant la guerre de Troie,  ces neufs années de guerre, et les périples qui l’amenèrent jusqu’aux côtes d’Ithaque.

Ulysse avait mis tant d’art dans ce récit, l’avait débité d’un ton si naturel, et y avait mêlé si adroitement le vrai et le faux que le bon Eumée s’y laissa prendre et crut tout ce qu’il avait entendu, excepté pourtant ce qui avait trait à Ulysse lui-même. Eumée ne pouvait admettre qu’il fût vivant et sur le point de revenir. Toute cette partie du récit lui paraissait être une invention du vieillard pour lui plaire et le bercer d’un faux espoir.

« Ne cherche point, dit-il à l’étranger, vieillard infortuné qu’un dieu conduisit dans ma demeure, ne cherche point, pour adoucir mes chagrins, à m’abuser par des fictions. Ulysse, je le sais trop, n’est plus, jamais Ithaque ne le reverra. Tu n’as pas besoin de ces inventions pour être bien accueilli de moi. Je crains Jupiter, le patron des étrangers, et je compatis à tes malheurs.

— Jamais cœur, répondit Ulysse, ne fut plus dur à la persuasion que le tien. Tu ne te laisses donc ébranler ni par mes paroles ni par mes serments ? Faisons un traité, et que les dieux de l’Olympe en soient les arbitres. Si ton maître reparaît ici, tu me donneras une tunique, un manteau et tu m’enverras à Dulichium, où je souhaite me rendre. S’il ne revient pas, que tes serviteurs me précipitent du haut de ce rocher escarpé, et désormais les indigents n’auront plus recours à l’imposture.

— Ah ! répliqua le généreux pâtre, je me ferais un beau renom de vertu et d’humanité si, après t’avoir reçu avec amitié sous mon toit, j’allais répandre ton sang. Je serais bien venu à présenter mes vœux au fils de Saturne ! Mais voici l’heure du repas. Je trouve que mes compagnons tardent bien à venir. J’ai décidé d’égayer aujourd’hui ma cabane par un festin. »

Après le repas, pris après que les que les bergers soient arrivés avec leurs troupeaux, l’heure de dormir étant venue, il se trouva que la nuit était très froide. Une pluie glaciale tombait du ciel. Le vent soufflait du couchant avec violence. Ulysse voulant éprouver Eumée et voir s’il ne lui céderait point, pour cette nuit, son manteau, ou s’il le laisserait exposé à la rigueur du froid, après l’avoir comblé d’égards et d’attentions, parla ainsi :

« Eumée et vous tous, mes amis, écoutez-moi. Je vais me permettre de me vanter un peu ; le vin sera mon excuse ; vous savez qu’il donne de la hardiesse, et fait dire souvent des choses qu’on eût mieux fait de taire. Un jour, dans ma jeunesse, dans le temps que j’étais à ce fameux siège de Troie, Ulysse, Ménélas et moi, nous dressâmes une embuscade aux Troyens sous leurs remparts. Nous nous étions coulés entre d’épaisses broussailles et des joncs, le long d’un terrain marécageux, et nous attendions là, couchés et couverts de nos armes, quand tout à coup, le vent du nord s’éleva. Il tombait une pluie menue, si froide qu’en touchant la terre elle gelait. Nos corps étaient enveloppés d’un givre épais, et je me sentais tous les membres glacés. Mes compagnons, cachés dans leurs manteaux, goûtaient un sommeil paisible. Moi, dans mon imprévoyance, j’avais laissé le mien dans la tente, ne pensant pas que la nuit dût être si froide. Je n’avais que ma tunique, ma ceinture et mes armes. La nuit était déjà plus qu’aux trois quarts écoulée, et les étoiles commençaient à pâlir à l’approche du soleil, lorsque, sentant le frisson courir dans tous mes membres, je touchai légèrement du coude Ulysse qui dormait à côté de moi, et le réveillai.

Bientôt, lui dis-je, je ne serai plus du nombre des vivants ; le froid me tue. Je n’ai que ma tunique, point de manteau. Mes membres sont entièrement roidis. Certainement, je ne verrai pas le lever du jour. 

Ulysse, toujours fertile en ressources, trouva sur le champ le moyen de me secourir. “Tais-toi, me dit-il tout bas, qu’aucun autre ne t’entende.” Alors, élevant la voix, il s’adressa à la troupe : “Mes amis, j’y réfléchis, nous sommes trop éloignés de la flotte. Un songe que je viens d’avoir, et que j’ai tout lieu de regarder comme un avis des dieux, m’avertit du danger. Que l’un de vous courre sans retard prier Agamemnon de nous envoyer du renfort.” Il n’avait pas parlé que le jeune Thoas s’était levé, jeta son manteau et vola vers nos tentes. Je m’emparai aussitôt du manteau et, bien réchauffé, dormis tranquillement jusqu’au lever de l’aurore.

Que n’ai-je aujourd’hui la jeunesse et l’éclat que j’avais alors ! Quelqu’un de ces bergers, je n’en doute pas, me prêterait pour la nuit son manteau. Mais aujourd’hui que suis-je ? Rien.

— Vieillard gracieux, lui répondit Eumée, ta fable est ingénieuse. Il ne t’est pas encore échappé une parole qui ne soit digne de remarque. Tu ne manqueras ni d’un manteau, ni de rien qu’on doive au malheur. Mais demain il te faudra reprendre tes haillons. Nous n’avons point ici des manteaux et des tuniques de rechange. Chacun n’a que son habit. Si notre prince, le fils d’Ulysse, revenait, il se chargerait volontiers de te vêtir et de t’envoyer où tu désires te rendre. »

Il s’occupa aussitôt de préparer, près du feu, le lit de l’étranger. Il étendit à terre un grand nombre de peaux de chèvres et de brebis. Ces molles toisons furent la couche d’Ulysse. Eumée y ajouta un bon et ample manteau. Ainsi, bien couché, Ulysse attendait le sommeil. Non loin dormaient déjà les jeunes bergers. Mais Eumée, quand ses troupeaux n’étaient pas là, sous ses yeux, ne pouvait fermer l’œil. Il se prépara donc à sortir de la cabane. Ulysse jouit de voir avec quel zèle ce bon serviteur veillait sur ses biens, en son absence. Eumée suspendit son épée à ses épaules, s’enveloppa d’un large manteau, mit par dessus la peau d’une grande chèvre et, prenant un javelot pour se défendre des chiens et des voleurs, il alla dormir parmi ses troupeaux, dans le creux d’un rocher, à l’abri des vents.


Ulysse - Eumée veillant ses troupeaux la nuit, par N. C. Wyeth

Eumée veillant ses troupeaux la nuit, par N. C. Wyeth




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