12 - L’île de Calypso
- Lucienne
- 18 oct. 2023
- 17 min de lecture
La déesse Calypso, voulant faire d’Ulysse lui son époux, l’a gardé prisonnier sur son île durant sept années. Jupiter, dans une assemblée des dieux, déclara que le temps était venu qu’Ulysse retrouve les siens. Mercure est chargé de porter cet ordre à Calypso.
Ulysse arrête ici son récit, mais je vais vous conter la suite : comment il fut mis fin à sa captivité sur l’ile d’Ogygie, la fin de son voyage et son retour parmi les siens. Mais aussi ce qu’il advint, pendant ce temps, de Pénélope et de Télémaque.

Illustration de Max Beckmann
Alors que tous les Grecs qui n’avaient pas succombé à la guerre de Troie étaient rentrés dans leurs foyers, Ulysse restait loin de son pays, de sa femme et de son fils.
Il était retenu, depuis sept ans, dans l’île d’Ogygie, par la déesse Calypso, qui désirait se l’attacher comme époux.

Ulysse et Calypso, par N. C. Wyeth
Pendant ces années, à Ithaque, Pénélope était soumise aux pressions des prétendants qui la sommaient de choisir parmi eux son futur mari. Elle eut recours à une ruse afin de se jouer d’eux : après avoir commencé une toile d’une grandeur démesurée et d’un travail infini, elle avait dit aux princes qui la convoitaient :
« Jeunes hommes qui sollicitez ma main, le grand Ulysse n’est plus, mais sachez attendre que j’aie achevé cet ouvrage qui occupe tous mes instants. C’est le linceul où doit être enseveli le père d’Ulysse, Laërte, quand la mort aura fermé ses yeux. De quels reproches m’accableraient les femmes de la Grèce, si ce roi, jadis si riche et si puissant, était couché dans sa tombe sans un linceul de ma main ! »

— Sachez attendre que j’aie achevé cet ouvrage qui occupe tous mes instants.
Illustration de John William Waterhouse
Le jour était donc employé par elle à former ce grand voile, mais, la nuit, aux flambeaux, elle détruisait ce qu’elle avait fait le jour. Ainsi, pendant trois années, elle éluda les vœux des prétendants, et parut avoir le bon droit pour elle. Mais, la quatrième année, une de ses femmes dévoila cette ruse aux chefs. Ils la surprirent défaisant ce tissu, et il lui fallut enfin, malgré sa résistance, achever son ouvrage…

Pénélope défaisant son ouvrage, par Dora Weeler
Par ailleurs, suite à une demande qui émanait de Minerve, Jupiter, dans une assemblée des dieux, déclara que le temps était venu où la déesse devait le laisser partir et retourner dans sa patrie. En conséquence, Mercure irait porter cet ordre à Calypso, pendant que Minerve se rendrait elle-même à Ithaque, patrie d’Ulysse.
Minerve partit immédiatement pour Ithaque et eut dans le palais, sous l’apparence de Mentes, roi des Taphiens, un entretien avec le fils d’Ulysse, Télémaque.
Elle lui conseilla, tout d’abord, de convoquer, dès le lendemain, à l’aurore, les chefs et le peuple, de prendre la parole au milieu de cette assemblée, et, attestant les dieux immortels, de dire hardiment à ces hommes superbes de laisser libre son palais et de rentrer chez eux. Télémaque le fit et impressionna l’assemblée. Plein de colère, il jeta son sceptre [1] en versant des larmes d’indignation. Le peuple fut ému de compassion ; tous les amants de Pénélope demeurèrent muets ; aucun n’osa répondre.
Mais Antinoüs, plus hardi, lui répliqua finalement, le pressant de demander à sa mère de quitter son palais et de consulter, pour le choix d’un époux, le sentiment de son cœur et la volonté de son père.
Télémaque refusa. Au moment où il cessa de parler, un spectacle extraordinaire frappa tous les regards : deux aigles, s’élançant du sommet d’une montagne, réunis, volèrent ensemble, fendirent les airs avec l’impétuosité des vents. Arrivés au-dessus de l’assemblée - présage de mort -, et planant sur elle, on les vit secouer leurs ailes et tracer dans le ciel de longs cercles, en dardant sur la multitude leurs yeux perçants ; puis se déchirer de leurs serres la tête et le cou ; enfin, prenant leur essor, à la droite, au-dessus de la ville, ils disparurent.
L’assemblée entière fut frappée du prodige et songea avec terreur aux maux qu’il présageait pour l’avenir.
Minerve lui donna encore un conseil important : celui d’armer un vaisseau de vingt rameurs, et d’aller, afin de s’enquérir du sort de ton père, tout d’abord à Pylos, voir le sage Nestor ; puis à Sparte, chez Ménélas, le dernier des Grecs qui soit rentré dans sa patrie [2].
[1] Bâton ornemental représentant la puissance et l'autorité suprême que Dieu confère au chef.
[2] Télémaque nous contera ce périple lors de son retour à Ithaque, chapitre 18.

Deux aigles, s’élançant du sommet d’une montagne, fendirent les airs.
Illustration de Jan Styka
Elle lui dit que s’il apprenait que son père était vivant, il fallait qu’il se prépare à retourner à Ithaque, et qu’il s’arme de patience et sache supporter, une année au moins, le joug des prétendants. S’il ne l’était plus, il ne lui restait qu’à revenir à Ithaque, pour ériger à son ombre un tombeau, et rendre à ses cendres les honneurs les plus solennels. Et, dans ces circonstances, il faudrait aussi qu’il songe à donner un époux à sa mère…
Jupiter, de son coté, soit qu’il eût oublié sa promesse, soit que, par égard pour Neptune - qui en voulait toujours à Ulysse d’avoir fait perdre la vue à son fils Polyphème -, il ait été peu pressé de l’exécuter, il n’avait point parlé à Mercure. Les choses en étaient restées là.
Un jour que tous les dieux étaient réunis dans l’Olympe autour de Jupiter, mais que Neptune était retenu par un sacrifice en son honneur dans un pays éloigné, Minerve prit de nouveau la parole en faveur d’Ulysse. Elle retraça toutes ses vertus, non seulement son courage, mais aussi sa bonté, sa justice, sa piété envers les dieux, récompensées par une suite incroyable de malheurs. Jupiter, ainsi pressé, ne recula plus et chargea Mercure du message que Minerve attendait si impatiemment.

Minerve, par William Russel Flint
« Va, lui dit-il, ô mon fils, toi, fidèle messager des dieux, va, le moment est venu de porter à cette nymphe le décret du retour d’Ulysse dans sa patrie. Qu’il parte, quoique seul, sans un ami qui l’accompagne, sans un dieu qui le guide. Il n’est pas au bout de ses périls et de ses travaux. Monté sur une frêle barque, après avoir traversé des dangers de toute sorte, il arrivera, le vingtième jour, dans la fertile Schérie. Les Phéaciens le recevront comme l’un des immortels, et le reconduiront à Ithaque, chargé des plus riches présents. Après s’être vengé avec éclat de tous ses ennemis, il jouira enfin du bonheur de revoir ceux qu’il aime, son palais et les champs de ses pères. »
Mercure, prompt à obéir, fendit les airs d’un vol rapide et franchit l’espace jusqu’à l’Océan ; puis, rasant les flots comme un oiseau de mer, il toucha, en un instant, l’ile d’Ogygie et s’avança vers la grotte spacieuse qu’habitait la déesse. Elle y était en ce moment. Un feu de cèdre et de thym éclairait l’intérieur d’une éclatante lumière et répandait ses parfums dans l’ile.
Tandis que, occupée à former un tissu merveilleux, la déesse faisait voler de ses mains la navette d’or, sa voix remplissait la grotte de sons harmonieux. Cette demeure était environnée d’une antique forêt toujours verte, où croissaient l’aulne, le peuplier, le cyprès parfumé.

Calypso, par Jan Styka
Là, au plus haut de leurs branches, des oiseaux aux larges ailes, l’épervier, la corneille, le choucas, la mouette, avaient bâti leurs nids et mêlaient leurs croassements au bruit de la mer. Une vigne fertile tapissait tout le contour de la vaste grotte des pampres verts et des raisins dorés dont elle était chargée. Quatre fontaines jaillissant des rochers formaient quatre ruisseaux distincts qui, par mille détours, se joignant, se quittant, sans jamais se confondre, allaient distribuer de toutes parts leurs eaux dans la campagne. De quelque côté que l’œil se portât, il ne découvrait que vertes prairies émaillées de violettes et de toutes sortes de fleurs odoriférantes. Tel était le charme de ces lieux qu’un dieu même ne pouvait les voir sans s’y arrêter.

Illustration d'Innes Fripp
Mercure fut saisi de surprise et d’admiration, et ce n’est qu’après avoir promené de toutes parts un œil enchanté, qu’il pénétra enfin dans la grotte de Calypso, la vit et la reconnut : car, quelque distance qui les sépare, les dieux ne sont pas étrangers les uns aux autres.
Ulysse n’était pas dans la grotte. Étendu au bord de la mer, l’œil tourné vers sa patrie, il s’abandonnait à la douleur, n’aspirant qu’à la quitter, Elle, et à revoir les siens.
Calypso présenta un siège à Mercure.
« Divin messager, dit-elle, ô toi que je révère et chéris, quel sujet t’amène dans mon île, que tu n’avais pas encore honorée de ta présence ? Parle ; à moins d’obstacles invincibles, tout ce que tu souhaiteras, je le ferai. Accepte, en attendant, le repas qui convient à un tel hôte. »
Elle plaça, en même temps, devant Mercure, une table qu’elle couvrit d’ambroisie, et lui versa le nectar [3]. Le repas promptement achevé, il parla ainsi :
« Tu me demandes, ô déesse, quel sujet amène un dieu dans ta demeure ; je vais te satisfaire. J’y viens par l’ordre de Jupiter. Tu possèdes ici, dit-il, un héros, le plus infortuné de ceux qui, durant neuf années, combattirent autour de Troie, et reprirent, après l’avoir conquise, le chemin de leur patrie. Il a vu périr tous ses compagnons dans une tempête ; lui seul fut porté par les vents et les flots dans ton île. C’est ce mortel que Jupiter t’ordonne de renvoyer sans délai. Les destins ne veulent pas qu’il meure loin de ses amis. Il doit les revoir et reporter ses pas dans son palais.
À cet ordre, Calypso frémit de douleur et de colère, et s’écria :
— Dieux injustes, vous m’enlevez un mortel qui me doit la vie, que j’ai sauvé du naufrage ! Il luttait seul contre la tempête, flottant sur un débris de son navire fracassé d’un coup de foudre par Jupiter. Tous ses compagnons avaient été engloutis. Les vents et les îlots le jetèrent au bord de mon île. Je le recueillis, je ranimai sa vie ; il a vécu de mes dons. Je lui destinais l’immortalité et une jeunesse éternelle. Mais, je le sais trop, nulle divinité n’oserait enfreindre les lois de Jupiter. Qu’il parte donc, si ce maître souverain l’ordonne ; qu’il aille errer encore sur les mers orageuses. Mais, quant à l’y pousser moi-même, je ne le ferai pas. Je ne puis lui donner ni un vaisseau, ni un compagnon pour affronter les noirs abîmes. Mes conseils, mes secours, je ne les lui refuserai point. Qu’il arrive, je le souhaite, exempt de malheurs, au sein de sa patrie.
— Il suffira que tu favorises son départ, dit Mercure ; crains d’offenser Jupiter ; crains sa vengeance inévitable. »
Le dieu sortit à ces mots et disparut.
La nymphe, pour obéir à l’ordre de Jupiter, se rendit auprès d’Ulysse. Il était, comme toujours, assis sur le rivage, le cœur dévoré de peines, les yeux mouillés de pleurs, et regardant la mer. La déesse parut tout à coup à côté de lui, et dit :
« Infortuné, cesse d’inonder ces bords de tes larmes et de consumer ta vie dans le désespoir. Désormais je ne m’oppose plus à ton départ. Va donc abattre les plus hauts chênes, fais-en des poutres à l’aide de la hache, et construis-toi un large radeau, avec un pont élevé, capable de te porter sur la mer. Je pourvoirai aux nécessités du voyage ; je te fournirai le pain, le vin, l’eau, des vêtements. Enfin, je t’enverrai un vent favorable qui te ramènera sans péril dans ta patrie, si telle est la volonté des dieux de l’Olympe, dont le pouvoir surpasse le mien.
[3] Dans la mythologie grecque, tantôt la nourriture, tantôt la boisson des immortels. À l'origine, les deux termes étaient probablement interchangeables ; mais, chez Homère et les auteurs postérieurs, le nectar est souvent le breuvage, tandis que l'ambroisie est la nourriture.

Ulysse était, comme toujours, assis sur le rivage, le cœur dévoré de peines.
Illustration de William Russel Flint

— Infortuné, cesse de consumer ta vie dans le désespoir.
Illustration de Jan Styka
Un changement si subit et si peu attendu excita chez Ulysse une émotion, et, à la fois, une défiance qu’il ne lui dissimula pas.
— Ô déesse, lui répondit-il, comment puis-je croire que tu veux favoriser mon départ, quand tu me parles de traverser sur un radeau la mer que franchit avec peine un solide vaisseau, poussé par un vent propice ?
La déesse ne put s’empêcher de sourire et, caressant le héros, elle lui dit :
— Ingrat, ne pouvais-tu pas, cette fois, oublier ta prudence habituelle ? Tu soupçonnes de noirceurs une déesse, Calypso ! Eh bien ! Puisque tu l’exiges, je jure par la terre, par la voute du ciel, par le Styx - serment inviolable aux dieux mêmes -, que je suis bien éloignée de songer à te nuire, et que je te donne le conseil qui me dirigerait moi-même si j’en étais réduite à une telle nécessité. Je n’ai point étouffé les sentiments de la justice ; mon sein n’enferme pas un cœur d’airain : crois-moi, il est sensible. »
Elle s’éloigna à ces mots, et reprit le chemin de sa demeure. Ulysse la suivit.

Illustration de William Russel Flint
Arrivé dans la grotte, il s’assit à la place qu’avait occupée Mercure. Calypso lui présenta le pain, le vin, les aliments dont se nourrissent les mortels. Assise en face du héros, elle reçut de ses nymphes le nectar et l’ambroisie.
Le repas se fit en silence. À la fin, la déesse le rompit ainsi :
« Ulysse, tu veux donc me quitter dès cet instant, et tu n’aspires qu’au retour dans ta patrie ! Pars, accompagné de mes vœux. Mais, si tu savais tous les maux que te prépare le destin avant de te ramener dans tes foyers. Ah ! Tu préférerais couler avec moi tes jours dans cette grotte. Je te ferais don de l’immortalité, et ta pensée ne se porterait plus sur celle qui maintenant l’occupe tout entière. Sache cependant que je ne crois pas lui être inférieure en beauté, ni pour les dons de l’esprit. Une déesse s’abaisserait en se comparant à une simple mortelle.
— Déesse auguste, répondit Ulysse, ne te courrouce pas de ce que je vais dire. Je sais que la beauté de Pénélope s’efface devant la tienne. Elle n’est qu’une mortelle ; tu es à l’abri du trépas, et ta jeunesse est éternelle. Cependant rien ne peut étouffer en moi le désir de revoir mes foyers. Oh ! Quand y rentrerai- je ? Si quelque divinité a résolu de soulever contre moi la rage des vents et des flots, me voici prêt à tout souffrir. Dans ce sein bat un cœur intrépide. Ne suis-je pas endurci aux disgrâces ?

La nymphe Calypso promet l’immortalité à Ulysse, par Yan Styka
La tempête, les combats, ont-ils quelque chose à m’apprendre ? Exposons, s’il le faut, ma tête à de nouveaux hasards. »
Le lendemain, dès les premiers rayons de l’aurore, la déesse, fidèle à sa promesse, songea à préparer le départ d’Ulysse. Elle lui remit une forte cognée d’acier [4], à deux tranchants, facile à manier, et une scie bien affilée ; puis elle le conduisit vers l’extrémité de l’île où s’élevaient de grands et vieux arbres, l’aune, le peuplier, le pin, que le soleil et le temps avaient séchés, très propres à voguer légèrement sur l’onde.
Après lui avoir montré ces arbres, elle retourna à sa grotte. Aussitôt, la forêt retentit des coups redoublés de la hache. En peu de temps, vingt arbres furent abattus. La cognée lui servi à les préparer, à unir les surfaces.
Calypso lui apporta de fortes tarières, avec lesquelles il perça les solives et les poutres qu’il assembla et joignit par des chevilles et d’autres liens. Le radeau construit, il y éleva le pont. Il façonna successivement le mât, les antennes, le gouvernail ; jeta au fond du bâtiment des matières pesantes qui le tiendraient en équilibre. La déesse fournit encore les voiles, les câbles, les cordages, que le héros tailla, ajusta, mit en place.
Le bâtiment achevé, il le lança par des leviers à la mer. Quatre jours avaient suffi pour cet ouvrage. Le cinquième, la déesse permit au héros de quitter son île.
[4] Une cognée est un outil de la famille des haches. Principalement utilisé pour abattre les arbres et pour fendre les bûches, cet outil, qui s’utilise à deux mains, a une forme très fine avec un tranchant peu large.

Illustration de William Russel Flint
Elle lui fit prendre un bain et le revêtit d’habits odorants. Elle plaça dans le navire deux outres, l’une remplie de vin, l’autre d’une eau douce et limpide. Elle y posa encore une urne profonde, pleine des aliments les plus exquis. Avant qu’il parte, elle lui indiqua la direction qu’il devait suivre, et lui montra une étoile qu’il devrait laisser constamment à sa gauche. Enfin, elle fit souffler un vent favorable qui frémit légèrement sur les eaux et l’invita à partir.
Ulysse, le cœur palpitant de joie, se hâta d’ouvrir ses voiles à ce vent, et partit. Assis à la poupe, il dirigea le gouvernail avec attention et d’une main habile.

Désespoir muet de Calypso, par Jan Styka
Durant dix-sept nuits, sans prendre un instant de sommeil, il eut l’œil attaché sur les étoiles et principalement sur celle que la déesse lui avait recommandé de laisser constamment à sa gauche.
Dix-sept jours, il suivit sa route d’un vol non interrompu. Déjà, le dix-huitième, se montraient dans le lointain les montagnes de l’ile des Phéaciens, vers laquelle sa course était dirigée, lorsque Neptune, revenant de l’Ethiopie, découvrit tout à coup dans le lointain le héros, et le vit traverser les ondes avec sécurité.
À cette vue, son ancien courroux se raviva. Il balança la tête et se dit à lui-même :
« Comment ! Tandis que j’assiste, en Ethiopie, à une fête en mon honneur, les dieux, contre mes décrets, délivrent Ulysse ! Déjà, il touche à la terre des Phéaciens qui, selon l’arrêt des destins, doit être la borne de ses malheurs ! Mais il n’est pas encore rendu et je saurai bien lui susciter de nouvelles traverses. »
Aussitôt, assemblant les nuages et s’armant du trident, il bouleversa l’empire de la mer, déchaîna les vents les uns contre les autres, amoncela sur la terre et sur l’eau d’affreuses nuées, et fit tomber des cieux la nuit la plus profonde.
Il s’éleva une tempête épouvantable. Ulysse fut frappé de consternation.
« Malheureux ! se dit-il. À quoi suis-je encore réservé ? Que vais-je devenir ? Sans doute va se vérifier la prédiction de Calypso. Elle m’a dit qu’avant d’arriver dans ma patrie j’essuierais encore sur mer les plus terribles assauts. Tout va s’accomplir ; ma perte est certaine ; mort affreuse, ignorée et sans gloire ! »
Il parlait encore, lorsqu’une vague énorme fondit avec fureur sur la poupe, fit tournoyer rapidement l’esquif, arracha Ulysse au gouvernail, et le précipita au loin dans les flots. Les vents brisèrent le mât ; la voile, avec l’antenne, fut emportée. Le héros, sous le poids des vagues qui roulaient et mugissaient au-dessus de sa tête, surchargé des riches vêtements dont l’avait paré la déesse, s’efforça en vain de remonter à la surface de l’eau, et demeura longtemps enseveli dans la mer.
Enfin, par un effort désespéré, il s’élança hors du gouffre, chercha des yeux son embarcation, l’aperçut, s’en saisit, et s’assit au milieu. Il fut, avec elle, le jouet des vagues et des vents, tantôt submergé, tantôt ramené sur les flots.
Une des divinités de la mer, jadis simple mortelle, la nymphe Leucothée, vit avec compassion l’infortuné errant parmi les vagues et près de périr. S’élançant des ondes avec la rapidité du plongeon, elle vint s’asseoir au bord de la nacelle.
« Pauvre infortuné, dit-elle, qu’as-tu fait à Neptune pour qu’il soit animé d’un si grand courroux contre toi, et s’acharne sans relâche à ta perte ? Cette fois, au risque que sa rage redouble, je te sauverai de ses mains ; suis mes conseils, ton salut en dépend. Dépouille-toi de tes vêtements, laisse là ton navire et gagne à la nage la terre des Phéaciens, où tu seras sauvé. Voici une écharpe que tu attacheras sous ton sein. Avec elle brave les abîmes, et ne crains plus la mort. Dès que tu seras au rivage, n’oublie pas de délier l’écharpe et, sans te retourner, de la renvoyer à la mer. »
Elle lui remit, en même temps, le tissu merveilleux, et, comme les oiseaux de mer, se replongea à l’instant dans les vagues. Ulysse réfléchit et délibéra. Que devait-il faire ?
« Si cet ordre, pensa-t-il en lui-même, d’abandonner mon navire n’était qu’un piège ! Gagner à la nage la terre que mes yeux à peine peuvent apercevoir ! Non, il faut attendre. Tant que ce radeau me pourra porter, je m’y tiendrai, affrontant toutes les tempêtes. S’il se brise et se dérobe sous moi, j’aurai recours à la nage, ma dernière ressource. »
Tandis qu’il agitait ces pensées dans son esprit, Neptune roula contre lui une vague immense, épouvantable, qui, fondant sur la nacelle, l’écrasa et en dispersa les débris.

Illustration de N. C. Wyeth
Ulysse toutefois retint un de ces débris et s’y élança comme sur un coursier [5]. Se dépouillant alors de ses vêtements, il ceignit l’écharpe divine et, se penchant sur les flots, s’y abandonna et nagea.
Le Dieu des mers le vit, et, balançant un front courroucé :
« Lutte, lutte, dit-il, contre les vagues ; tu seras victime de mon pouvoir, jusqu’à ce que tu arrives enfin chez cette race que chérit Jupiter. Mais j’espère qu’alors même tu te souviendras de moi. »
Il toucha de l’aiguillon ses rapides coursiers et il fut en un moment devant Aigues, où s’élevait son palais célèbre.
Minerve aussitôt enchaîna les vents et les fit taire. Elle brisa et aplanit les flots, ne laissant, libre que le vent du nord qui souffla vers l’île des Phéaciens. Durant deux jours et deux nuits, Ulysse erra sur les flots, n’envisageant et n’attendant que la mort.
Le troisième jour, le vent qui le poussait se reposa aussi comme tous les autres vents. La mer paisible brilla de l’azur serein des cieux. Ulysse, porté sur le dos d’une vague élevée, regarda fixement devant lui et découvrit, tout près, la terre.
Lorsqu’un père, étendu longtemps sur un lit de douleur, pâle et décharné, touche aux portes du tombeau, si une crise heureuse se manifeste, si un changement subit, écartant la mort, le rend à ses enfants, ils le reçoivent avec enthousiasme, et leur cœur bondit d’allégresse. Tel fut le ravissement d’Ulysse à l’aspect de la terre et des forêts qui l’ombrageaient. Il nagea avec plus d’ardeur et redoubla d’efforts pour atteindre la rive.
Mais, lorsqu’il n’en fut plus qu’à la faible distance d’une portée de voix, un tumulte effroyable retentit à son oreille. Il ne vit devant lui que des rochers escarpés contre lesquels la mer se brisait, pleine d’écume. Là, point de port, point d’accès possible. À ce moment, le héros sentit défaillir ses forces et son courage. Que faire ? Quel parti prendre ? S’il avançait, une lame pouvait l’emporter et le briser contre un rocher.
S’il essayait, en faisant le tour de l’île, de trouver une plage abordable, la première vague allait le relancer en pleine mer, à demi-mort ; ou bien un de ces monstres qu’Amphitrite nourrit dans ses abîmes pouvait être déchaîné par Neptune pour l’engloutir. Au milieu de ces pensées, une vague monstrueuse le saisit et le précipita contre une roche aux sommets aigus. Sa peau se déchira, et il y eut trouvé la mort sans une inspiration de salut qui lui vint de Minerve.
Il embrassa le roc des deux mains et s’y tint collé, insouciant des blessures cruelles qu’il en reçut. La vague passa, en mugissant, par-dessus sa tête. À son retour, elle le reprit et le rejeta en pleine mer. C’eût été son tombeau, et l’infortuné, en dépit du destin, eût vu, dès son automne, la fin de sa carrière, si Minerve ne fût venue encore à son secours.
Elle l’arma de nouvelles forces, et lui inspira la prudence et le courage. Il se reprit à nager, mais en se tenant à distance du rivage, et le côtoyant, l’œil fixé sur la terre, jusqu’à ce qu’il trouve une baie ou une rive moins escarpée. Il parvint enfin à l’entrée d’un beau fleuve, dont l’eau paisible, dégagée de rochers, lui offrit un abord facile et un abri sûr. Il reconnut qu’un dieu régnait sur ces ondes, et il proféra cette prière :
« Divinité de ces eaux, quel que soit ton nom, je t’implore. Oh ! Sois bénie, puisque tu m’offres un refuge. Sauve un malheureux que poursuit la haine de Neptune. Un mortel qui, accablé de fatigue, égaré sur les flots et battu des tempêtes, implore du secours, est respectable aux dieux mêmes. Je viens au bord de tes eaux, sous le poids des plus longs et des plus terribles malheurs ; puissante divinité, aie donc pitié de mon sort, je suis ton suppliant. »
À sa prière, le dieu arrêta le cours de son onde, abaissa les vagues, fit naître un calme parfait, offrit au héros un asile sûr. Ulysse atteignit le rivage, mais il put à peine se traîner. Tout son corps était enflé. Il rendit l’eau de la mer par la bouche et par les narines, laissant tomber comme morts ses bras si nerveux. Sans voix, sans haleine, il s’évanouit et sembla, tant la fatigue l’avait anéanti, avoir rendu le dernier soupir.
Mais, aussitôt que le souffle de l’air l’eut ranimé, il détacha l’écharpe divine et la jeta dans le fleuve, qui la reporta à la mer. Une grande vague la remit à Leucothée.
Le héros acheva de se traîner hors du fleuve. Couché sur l’herbe, parmi les joncs flexibles, il baisa la terre, nourrice du genre humain. Il délibéra encore ici avec lui-même :
« Que dois-je faire dans la conjoncture présente ? Passer la nuit au bord du fleuve ? Mais, faible comme je suis, trempé de l’eau de la mer, suis-je en état de supporter le froid, les brouillards de la nuit, les vapeurs glaciales du matin ? Essaierai-je de monter jusqu’à cette colline pour trouver un asile sous les arbres ? J’ai à craindre les bêtes féroces. Le froid d’ailleurs, la fatigue me permettront-ils de dormir ? »
Il s’arrêta cependant à ce second parti et gravit, comme il put, le coteau jusqu’à l’entrée du bois. À cet endroit se trouvaient deux oliviers, plantés si près l’un de l’autre et si unis qu’on les eût crus sortis d’une même racine. Ils formaient, par le feuillage de leurs rameaux entrelacés, un toit impénétrable à la pluie, aux vents, aux rayons du soleil. Ulysse se coula sous cet ombrage, et s’y fit un lit des feuilles sèches qui abondaient en cet endroit. Cette retraite, cette couche, qu’on eût dit avoir été préparées pour lui, donnèrent au héros un moment de satisfaction et de bonheur. Il s’étendit sur ces feuilles et en ramena en grande quantité sur ses membres.
Comme un bûcheron, vivant seul et sans voisins dans sa pauvre cabane, envelopperait soigneusement sous la cendre un tison pour en conserver le feu pendant la nuit, le héros se cacha et s’ensevelit sous un amas de feuilles.
Minerve, qui voulait dissiper la fatigue dont il était accablé, lui ferma les paupières, et fit couler dans tous ses membres un sommeil plein et réparateur.
[5] Beau cheval propre à la course.
Comments