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11 - Les troupeaux de l’île du Soleil

Photo du rédacteur: LucienneLucienne
Dans l’île de Trinacrie, les compagnons d’Ulysse vont, une nouvelle fois, prendre, à l’insu d’Ulysse, une décision dont les conséquences, cette fois ci, ne pourront pas être évitées.

La déesse Circé termina les oracles dont elle me gratifia, par ses mots :

« Tu aborderas ensuite à l’île de Trinacrie où paissent les troupeaux du Soleil. Il y en a sept, composés chacun de cinquante génisses, et sept, composés d’autant de brebis d’une beauté parfaite. Leur race n’augmente ni ne diminue ; elle jouit d’une éternelle jeunesse. Elles ont pour bergères deux divinités, la belle Phaëtuse et la charmante Lampède, l’une et l’autre filles du Soleil et de la déesse Nééra. Respectez ces troupeaux et vous êtes sûrs de rentrer dans Ithaque, malgré les nombreux aléas qui vous sont encore réservés. Mais, si vous osez répandre leur sang, je te prédis la perte de ton navire et de tes amis, et que toi, si, par une faveur spéciale, tu en es préservé, tu ne remettras le pied dans ta demeure qu’après un long temps, chargé de maux et sans aucun des tiens. »

Et, à présent, à moi de vous raconter comment les évènements se sont déroulés :

Délivrés, à ce prix, de ces rochers et de ces monstres, nous approchâmes de l’île resplendissante du Soleil. Là, paissaient tranquillement de beaux et nombreux troupeaux de génisses au large front, et de blanches brebis consacrées au dieu qui éclaire le monde. Du milieu de la mer, mon oreille fut agréablement frappée de bêlements et de mugissements. Mais à l’instant ma pensée se représenta Tirésias et Circé, qui m’exhortèrent si vivement à éviter ces parages trop dangereux.

« Amis, dis-je à ma troupe, le cœur agité de noirs pressentiments, vous que tant d’infortunes doivent avoir éclairés, écoutez mes paroles, connaissez les oracles de Tirésias et de Circé. Ils m’ont ordonné de fuir l’île de ce dieu, flambeau du monde. Nous n’y pouvons aborder sans y trouver notre perte entière. N’hésitez donc pas, poussez le vaisseau loin de cette île funeste.

À ces mots le courage les abandonna, le désespoir saisit leur âme. Euryloque se leva et, se laissant emporter à la colère :

— Impitoyable Ulysse, dit-il, jamais tu n’es rassasié de travaux ; la fatigue t’est inconnue. Le ciel te fit un corps de fer. Tu vois tes compagnons accablés de lassitude et de sommeil, et tu ne leur permets point de poser le pied sur les bords de cette île, où le repos, l’air pur et rafraîchissant ranimeraient leur vigueur. Tu leur commandes de continuer leur course, au hasard, dans les ténèbres. Rien n’est plus dangereux que ces navigations au milieu de l’obscurité. S’il s’élève une tempête, - et l’on sait que celles de nuit sont les plus violentes, - comment échapperons-nous au trépas ? Obéissons à la nuit. Prenons un repas à terre, dormons auprès du vaisseau. Demain, dès l’aurore, nous y remonterons et reprendrons notre route.

Tous applaudirent et crièrent qu’il avait raison. Je vis bien alors qu’un dieu avait résolu notre perte.

— Euryloque, dis-je, vous vous réunissez tous contre moi, la résistance est impossible. Mais, avant d’aborder à cette île, promettez-moi par serment de ne toucher à aucune génisse, ni à aucune brebis, et de vous contenter des aliments que nous donna Circé. »

Ils le jurèrent tous. Nous entrâmes dans le port et amarrâmes notre vaisseau près d’une source vive et transparente. Une fois tous débarqués, leur esprit fut occupé par les préparatifs du repas.

Mais, après avoir apaisé la faim, un souvenir douloureux se réveilla dans leur cœur. Ils pleurèrent les amis que l’atroce Scylla leur avait ravis et dévorés sous leurs yeux. Le sommeil seul vint mettre un terme à leurs gémissements et à leurs larmes. Mais, pendant qu’ils dormaient, Jupiter excita une terrible tempête. La mer, le lendemain, était tellement bouleversée et orageuse, qu’on ne put songer à partir. Nous trouvâmes heureusement un abri sûr pour notre vaisseau sous une cavité ornée de sièges pour les nymphes de la mer, et souvent témoin de leurs danses. Là, je rassemblai mes compagnons et les exhortai encore en ces termes :

« Ô mes amis, les vivres, grâce à la généreuse Circé, ne nous manquent point. Respectez donc - il y va de votre vie - les troupeaux de cette île, car leur possesseur est un dieu formidable, le Soleil, œil et flambeau de l’univers. »

Ils me le promirent de nouveau. Cependant la tempête durait toujours. Un mois s’écoula sans que les vents furieux cessent de troubler l’air. Tant qu’il nous restait du froment et du vin, mes compagnons, dans la crainte du trépas, ne violèrent point leur vœu. La disette enfin se fit sentir. Pendant, que ma troupe, se dispersant, eut recours à tous les moyens, à la chasse, à la pêche, pour se procurer la subsistance et calmer les tourments de la faim, moi, rongé de peine et d’inquiétude, je m’enfonçai dans l’île, afin d’invoquer les immortels et d’éprouver si quelqu’un d’entre eux ne daignerait pas me secourir et m’ouvrir enfin la route de ma patrie. Loin des miens, dans un asile paisible, je répandis sur mes mains une eau pure et j’invoquai à haute voix les dieux de l’Olympe. Alors un doux sommeil, que je pris pour un bienfait des dieux, descendit sur mes paupières et les ferma. Profitant de mon absence, Euryloque rassemblait mes compagnons :

« Amis, leur dit-il, voulez-vous m’écouter ? Toute mort est odieuse à l’homme, mais celle où conduit la faim est la plus horrible. Pourquoi donc l’endurer plus longtemps ? Voyez ces belles génisses ; poussons-les vers le rivage et sacrifions-les aux dieux. Si nous avons le bonheur de revoir Ithaque, nous élèverons un temple superbe au dieu qui éclaire le monde et nous l’enrichirons des plus magnifiques offrandes. Si, pour venger le sang de ses génisses, il veut perdre notre vaisseau, si aucun autre dieu ne nous protège, périssons d’un seul coup au milieu des flots, plutôt que de subir mille morts, consumés lentement par la faim. »

Pas une voix ne contredit celle d’Euryloque. Des troupeaux de génisses paissaient tranquillement à côté d’eux. Ils poussèrent les plus belles vers le rivage. Après quelques cérémonies pieuses, et, comme s’il s’agissait d’un sacrifice ordinaire, n’omettant aucun des rites usités, ils égorgèrent les victimes. Les chairs fumèrent devant la flamme. Le sommeil où mes sens étaient plongés se dissipa en ce moment.


Ulysse - Les bœufs d’Hélios, par Francesco Primaticcio dit le Primatice

Les bœufs d’Hélios, par Francesco Primaticcio dit le Primatice


Je précipitai aussitôt mes pas vers le rivage. En approchant, arriva jusqu’à moi l’odeur du sacrifice.


Les compagnons d'Ulysse abattent les boeufs Helios, par Jan Styka

Les compagnons d'Ulysse abattent les boeufs Helios, par Jan Styka


Saisi d’épouvante, je m’écriai douloureusement :

« Ô Jupiter, et vous tous dieux immortels, vous m’avez donc envoyé pour ma perte ce funeste sommeil ! Était-ce pour que mes compagnons commissent cet attentat ? »

Et déjà, la belle Lampède, l’une des gardiennes des troupeaux du Soleil, courut annoncer à son père l’outrage qui leur a été fait. Enflammé de colère, il s’écria :

« Grand Jupiter, et vous tous immortels, vengez-moi des compagnons d’Ulysse. Les téméraires ! Ils ont répandu le sang de mes génisses, qui faisaient le charme de mes yeux chaque fois que, le matin, je gravissais vers le sommet du ciel, ou que, au milieu de ma course, je laissais mon char rouler et se précipiter vers la terre. Si ces insolents ne subissent pas la peine de leur sacrilège, je descends chez Pluton, et n’éclaire que les morts.

Jupiter lui répondit :

— Soleil, continue d’apporter la lumière aux dieux de l’Olympe et aux habitants de la terre. Bientôt un coup de ma foudre fera voler en éclats, au milieu d’une noire tempête, le vaisseau de ceux qui t’ont outragé. »

Cet entretien des dieux me fut rapporté par Calypso, qui l’avait elle-même appris de Mercure. Revenu au rivage, j’accablai mes compagnons de reproches sanglants, mais hélas !, tardifs et inutiles... Les génisses n’étaient plus ! Les dieux ne tardèrent point à marquer leur courroux par des signes funestes. Chacun de mes compagnons vit se mouvoir et ramper à ses pieds les peaux des victimes : les chairs déjà préparées, ou encore sanglantes, poussèrent de lugubres mugissements. Malgré ces prodiges, les insensés se livrèrent, durant six journées entières, à la joie du festin.

Le septième jour, les vents s’étant tout d’un coup calmés, nous remontions dans notre vaisseau et nous abandonnions aux hasards de la mer. Lorsque nous fumes assez loin pour ne plus voir que le ciel et l’eau, Jupiter amena et arrêta sur nos têtes une sombre nuée. La mer en fut obscurcie. Du bout de l’occident accourut, avec des hurlements horribles, un tourbillon orageux.

Les deux câbles du mât se rompirent ; il tomba. Voile, gréement, tout avait disparu. Le mât, dans sa chute, avait fracassé la tête du pilote, que les eaux reçurent expirant. Jupiter tonna au même instant et foudroya notre vaisseau, qui trois fois tourna sur lui-même, portant dans ses flancs du souffre enflammé. Tous mes compagnons roulèrent dans la mer, dont ils ne surmontèrent un instant les flots que pour être à jamais engloutis. Seul, je m’attachai à la carène restée intacte, voguant avec elle au gré de la tempête.


Tous les compagnons d'Ulysse périssent dans la tempête, par Jan Styka

Tous les compagnons d'Ulysse périssent dans la tempête, par Jan Styka


J’ai essayé vainement de vous peindre les vicissitudes extrêmes, incroyables, par lesquelles je suis passé ; comment il me fut possible, fermement établi sur la carène du vaisseau, d’y attacher par un gros câble le mât flottant ; comment je résistai, à l’aide de ces débris, à la fureur des vents et des vagues ; comment enfin je fus reporté dans cet état vers les rochers de Charybde et de Scylla, desquels je me sauvai en me suspendant au figuier de Charybde, d’où je ressaisis le mât, au moment où le monstre, qui l’avait englouti, le vomissait. Par une faveur de Jupiter, je ne fus pas aperçu de Scylla ; sans ce secours ma mort était inévitable. Durant neuf jours entiers, je fus encore le jouet des vents et des flots. Le dixième soleil descendait dans la mer quand, par la protection des immortels, j’accostai, misérable, mourant, dans lîle d’Ogygie où règne la déesse Calypso. Elle me reçut avec bonté et me rendit la vie.


Ulysse survivant seul au naufrage, par Jan Styka

Ulysse survivant seul au naufrage, par Jan Styka


Ulysse survivant seul au naufrage, par N. C. Wyeth

Ulysse survivant seul au naufrage, par N. C. Wyeth

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