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Pandore et la boîte mystérieuse

  • Photo du rédacteur: Lucienne
    Lucienne
  • il y a 1 jour
  • 15 min de lecture

Illustration de John William Waterhouse


Il y a bien longtemps, alors que ce vieux monde était dans sa plus tendre enfance, vivait un enfant nommé Épiméthée qui avait jamais eu ni père, ni mère ; et afin qu’il ne vécut point solitaire, une enfant, sans père ni mère, comme lui, fut envoyée d’un pays lointain pour partager sa demeure, pour être sa camarade de jeu et sa compagne. Elle s’appelait Pandore.

Quand Pandore entra dans la maison d’Épiméthée, la Première chose qu’elle vit fut une grande boîte. Et la première question, pour ainsi dire, qu’elle posa ù son ami, après avoir passé le seuil, fut celle-ci :

« Qu’as-tu donc dans cette boîte ?

— Ma chère Pandore, répondit Épiméthée, c’est un secret. On a laissé cette boîte ici pour qu’elle soit en lieu sûr, je ne sais pas ce qu’elle contient.

— Mais qui te l’a donnée ?

— C’est un secret aussi.

— Comme c’est contrariant ! Je voudrais bien que cette vilaine boîte ne soit pas là !

— N’y pense donc plus ! Sortons, et allons jouer avec les autres enfants. »

Épiméthée et Pandore vivaient il y a des milliers d’années, et le monde est aujourd’hui bien différent de ce qu’il était alors. Dans ce temps-là, tout le monde était enfant. Il n’y avait pas besoin de pères ni de mères pour prendre soin des enfants, parce qu’il n’y avait ni dangers, ni maux d’aucune sorte ; il n’y avait pas de vêtements à raccommoder, et il y avait toujours à boire et à manger en abondance.

La vie était bien agréable, vraiment. Il n’y avait aucun travail à faire, pas de leçons à apprendre ; ce n’était que jeux et danses, douces voix d’enfants, gazouillements d’oiseaux, joyeux éclats de rire tout le long du jour. Et, plus étrange encore, les enfants ne se querellaient jamais entre eux. La vérité est que ces affreux petits monstres ailés, les Calamités, n’avaient point encore paru sur la terre. La plus grande contrariété qu’un enfant eût jamais éprouvée jusque-là, fut sans doute celle qu’éprouva Pandore de ne pouvoir découvrir le secret de la boîte mystérieuse.

Ce ne fut d’abord que l’ombre légère d’une Calamité ; mais cette ombre prit corps de jour en jour, si bien qu’à la fin la demeure d’Épiméthée et de Pandore fut moins ensoleillée que celles des autres enfants.

« D’où cette boîte peut-elle venir ? Que peut-il bien y avoir dedans ? Telle était la question que Pandore se posait sans cesse à elle-même et qu’elle posait à Épiméthée.

— Toujours à parler de cette boîte ! lui dit Épiméthée à la fin, car il commençait à être fatigué d’entendre toujours la même chose. Sortons et amusons-nous avec nos camarades.

— Je suis fatiguée de m’amuser, et cela me serait bien égal de ne plus m’amuser jamais ! répliqua notre irritable petite Pandore. D’ailleurs, je ne m’amuse jamais. La vilaine boîte ! J’y pense tout le temps. Je t’en prie, dis-moi ce qu’il y a dedans.

— Je te l’ai déjà dit cinquante fois: je n’en sais rien ! répondit Épiméthée, avec un peu d’irritation. Comment alors, pourrais-je te dire ce qu’il y a dedans ?

— Tu pourrais l’ouvrir, dit Pandore, en jetant à son compagnon un regard de côté, et nous verrions par nous-mêmes.

— À quoi penses-tu, Pandore ? s’écria Épiméthée. Son visage exprimait une telle horreur à la pensée de regarder dans une boîte qui lui avait été confiée sous condition qu’il ne l’ouvrirait jamais, que Pandore crut plus sage de ne pas insister ; mais, cependant, elle ne put s’empêcher de penser à la boîte et d’en parler.

— Tu peux du moins me dire comment elle se trouve ici.

— Elle a été laissée à la porte, juste avant ton arrivée, par quelqu’un qui avait l’air très aimable et très intelligent, et qui pouvait à peine s’empêcher de rire en la déposant à terre. Il portait un manteau de forme bizarre, et son chapeau avait l’air d’être en partie en plumes, si bien qu’on eût dit qu’il avait des ailes.

— Quelle sorte de bâton avait-il ?

— Oh, le bâton le plus étrange que tu aies jamais vu ! C’était comme deux serpents enroulés autour d’une baguette, et si bien sculptés que je les ai pris tout d’abord pour des serpents vivants.

— Je le connais, dit Pandore, pensive. Nul autre n’a un bâton pareil. C’était Mercure ; et c’est lui qui m’a amenée ici. Bien sûr que la boîte est pour moi, et elle contient sans doute de jolies robes à mon usage, ou bien des jouets, ou quelque friandise pour toi et moi.

— C’est possible, répondit Épiméthée, en se détournant, mais tant que Mercure ne viendra pas nous le dire, nous n’avons, ni l’un ni l’autre, le droit de soulever le couvercle de la boîte. »

Pour la première fois depuis que Pandore demeurait avec lui, Épiméthée sortit sans lui demander de l’accompagner. Il était las d’entendre parler de la boîte, et souhaitait de tout son cœur que Mercure, - ou quel que fût le nom du messager,- l’eût laissée à la porte d’un autre enfant où Pandore ne l’aurait jamais vue.

Pandore resta à regarder la boîte. Elle l’avait traitée de laide plus de cent fois ; mais, quoi qu’elle ait pu dire, c’était un beau meuble, fait d’une belle espèce de bois ; le dessus était couvert de magnifiques veines sombres, et si bien poli que Pandore pouvait y voir son visage.

Les côtés et les coins étaient sculptés avec un art merveilleux. Sur les côtés, il y avait des figures d’hommes et de femmes, infiniment gracieuses, et les enfants les plus jolis qu’on eût jamais vus étaient couchés ou s’ébattaient parmi une profusion de fleurs et de feuillage. Tous ces objets différents étaient représentés d’une façon si exquise, et mêlés si harmonieusement les uns aux autres que les fleurs, le feuillage, et les êtres humains semblaient ne faire qu’une seule guirlande de beauté.

Pandore crut bien voir, une ou deux fois, un visage qui n’était pas aussi beau et qui regardait furtivement de derrière le feuillage sculpté, ou bien quelque détail déplaisant qui ôtait au reste toute sa beauté. Mais, en regardant de plus près et en touchant l’endroit avec son doigt, elle ne put rien découvrir de pareil. Un visage qui était vraiment beau lui avait paru laid parce qu’elle l’avait vu de côté.

J’ai oublié de dire que la boîte était fermée, non par une serrure ou toute autre chose semblable, mais au moyen d’un nœud compliqué dans une corde d’or. Ce nœud paraissait n’avoir ni commencement ni fin. Pandore fut d’autant plus tentée de l’examiner et de voir comment il était fait, qu’il paraissait plus étrange. Deux ou trois fois, déjà, elle s’était penchée sur la boîte, et avait pris le nœud entre le pouce et l’index, mais sans essayer positivement de le défaire.

  « Je crois bien, se dit-elle, que je commence à voir comment on l’a fait. Peut-être même saurais-je le refaire si je le défaisais. Il n’y aurait pas de mal à cela, bien sûr. Je n’ai pas besoin d’ouvrir la boîte, et je ne le ferais pas, bien entendu, sans le consentement de ce sot garçon, quand bien même le nœud serait défait. »

Il eût mieux valu pour Pandore qu’elle eût un peu de travail à faire, ou quelque chose à quoi employer son esprit, afin de ne pas être sans cesse occupée de cet unique objet. Mais les enfants avaient la vie si facile avant l’apparition des Soucis en ce monde, qu’ils avaient vraiment beaucoup trop de loisirs. Quand la vie n’est que jeu, le travail devient le vrai divertissement. Il n’y avait absolument rien à faire.

Qui sait même si la boîte ne fut pas, après tout, un bienfait pour elle ? Elle lui fournit matière à tant de pensées, et à tant de discours, quand elle avait quelqu’un pour l’écouter.

Conjecturer ce qu’il y avait dedans était une occupation sans fin. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Songez, mes petits amis, combien vous auriez l’esprit occupé s’il y avait dans votre maison une grande boîte que vous auriez quelque raison de croire pleine de jolis cadeaux de Noël ou du Jour de l’an ! Croyez-vous que vous seriez moins curieux que Pandore ? Si vous étiez laissés tout seuls avec la boîte, ne seriez-vous pas un peu tentés de soulever le couvercle ? Mais vous ne le soulèveriez pas. Oh, non ! Non ! Seulement, si vous croyiez la boîte pleine de joujoux, il serait dur, bien dur de laisser échapper une occasion de jeter un coup d’œil dedans !

Mais, pendant ce jour dont nous venons de parler si longuement, la curiosité de Pandore s’était accrue à un tel point, qu’à la fin la jeune fille s’approcha de la boîte. Elle était plus qu’à moitié décidée à l’ouvrir si elle pouvait. Ah, la vilaine Pandore !

Cependant, elle essaya d’abord de la soulever. Elle était lourde, - bien trop lourde pour les forces d’une enfant comme Pandore -. Elle souleva un des bouts de la boîte de quelques centimètres au-dessus du sol et la laissa retomber avec un grand bruit. Il lui sembla entendre quelque chose remuer à l’intérieur. Elle prêta l’oreille. Elle entendit positivement comme un murmure étouffé. Ou bien n’était-ce qu’un bourdonnement dans ses oreilles ? Ou les battements de son cœur ? Sa curiosité devint plus grande que jamais.

Elle releva la tête et ses regards tombèrent sur le nœud de la corde d’or, et elle résolut d’en trouver les deux bouts. Alors elle prit le nœud entre ses doigts, et chercha de son mieux à pénétrer le secret de cette complication. Sans intention, pour ainsi dire, - ou bien en toute connaissance de cause,- elle ne tarda pas à essayer de le défaire. Et pendant ce temps le beau soleil entrait dans la maison par la fenêtre ouverte, en même temps que les voix joyeuses des enfants qui jouaient à quelque distance, - en même temps peut-être que la voix d’Épiméthée -. Pandore s’arrêta pour écouter. Quelle belle journée ! Ne serait-il pas plus sage de laisser là ce nœud inquiétant, de ne plus penser à la boîte et de courir rejoindre ses petits camarades, et d’être heureuse ?

Mais pendant ce temps, toutefois, ses doigts actifs tourmentaient le nœud ; elle jeta les yeux par hasard sur une tête couronnée de fleurs qui était sur le couvercle de la boîte enchantée, et il lui sembla que le personnage la regardait en grimaçant.

« Voilà un visage qui a l’air bien malicieux, se dit Pandore. Je me demande s’il sourit parce que je fais mal ! J’ai une terrible envie de me sauver !

Mais à ce moment même, et sans le faire exprès, elle donna au nœud une petite secousse qui eut un résultat merveilleux. La corde d’or se déroula comme par enchantement, et la boîte resta sans fermeture.

— Voilà bien la chose la plus étrange que j’aie jamais vue ! dit Pandore. Que dira Épiméthée ? Et comment pourrai-je refaire ce nœud ? Elle essaya de renouer la corde, mais s’aperçut bientôt qu’elle n’était pas assez habile ; elle essaya de se rappeler la forme du nœud. Mais elle semblait s’être effacée complètement de sa mémoire. Il n’y avait rien à faire qu’à laisser la boîte telle quelle jusqu’au retour d’Épiméthée.

— Mais quand il verra le nœud il saura que c’est moi qui l’ai défait, se dit Pandore. Comment lui ferai-je croire que je n’ai pas regardé dans la boîte ? »

Et la coupable pensée lui vint que puisqu’elle serait soupçonnée d’avoir regardé dans la boîte, elle pouvait aussi bien y regarder tout de suite. Ô folle Pandore, méchante enfant ! Vous auriez dû ne penser qu’à faire ce qui était bien, et à ne pas faire ce qui était mal, et non point à ce qu’Épiméthée pourrait dire ou croire. Elle n’aurait pas su dire si c’était un effet de son imagination ou non, mais elle entendait positivement comme un bruit de murmures, ou bien était-ce sa curiosité qui lui disait tout bas :

« Ouvre-nous, Pandore. Nous serons de bons et gentils camarades de jeu ! Mais ouvre-nous !

— Qu’est-ce que cela peut être ? se dit Pandore. Y a-t-il quelque être vivant dans la boîte ? Ma foi, oui ! Je vais y jeter un coup d’œil ! Rien qu’un seul coup d’œil ; et puis je refermerai le couvercle. Il ne peut pas y avoir de mal à. y jeter rien qu’un seul petit coup d’œil ! » 

Mais il est temps de voir maintenant ce que faisait Épiméthée. Depuis que sa petite camarade demeurait avec lui, c’était la première fois qu’il essayait de goûter un plaisir dont elle n’eût point sa part. Mais tout alla de travers, et il ne fut pas si heureux, et de loin, que les autres jours. Il ne put trouver ni bon raisin, ni figue mûre. Son cœur ne goûta point cette joie qui, d’ordinaire, donnait à sa voix des éclats qui animaient la gaîté de ses compagnons. Bref, il était si inquiet et si mécontent que les autres enfants ne pouvaient imaginer ce qu’il avait. Lui-même ne le savait pas plus qu’eux. Car il faut nous rappeler qu’à l’époque dont nous parlons, tout le monde était naturellement et constamment heureux.

À la fin, Épiméthée trouva que le mieux était de retourner auprès de Pandore. Dans l’espoir de lui faire plaisir, il cueillit des fleurs, et en fit une couronne pour lui mettre sur la tête. Les fleurs étaient très jolies - des roses, des lis, des fleurs d’oranger et beaucoup d’autres encore, qui laissaient une traînée de parfum derrière elles -.

Depuis un moment, de gros nuages noirs s’amoncelaient dans ciel, mais ne cachaient point encore le soleil. Quand Épiméthée arriva à la porte de sa maison, ils commencèrent à intercepter la lumière, faisant ainsi une obscurité triste et soudaine.

Il entra doucement ; car il voulait, si possible, se glisser derrière Pandore, et lui mettre la couronne sur la tête avant qu’elle eût conscience de son approche. Au moment où il entrait, la méchante enfant portait la main au couvercle, et était sur le point d’ouvrir la boîte mystérieuse. S’il avait poussé un cri, Pandore aurait sans doute retiré sa main, et peut-être le fatal mystère de la boîte n’eût-il jamais été connu.

Mais Épiméthée, bien qu’il en parlât peu, était curieux lui aussi de savoir ce qu’il y avait dans la boîte. Voyant que Pandore était décidée à découvrir le secret, il ne voulut pas que sa compagne fût seule dans la maison à le savoir. Puis, s’il y avait là quelque objet joli ou de valeur, il comptait bien en prendre la moitié. C’est ainsi qu’en dépit de tous ses sages discours à Pandore pour l’engager à réprimer sa curiosité, Épiméthée finit par être tout aussi fou et presque aussi coupable elle. Aussi n’oublions pas, toutes les fois que nous blâmons pandore pour ce qui arriva, de blâmer en même temps Épiméthée.

Tandis que Pandore levait le couvercle, la chambre devint toute noire et toute triste, car le sombre nuage couvrait maintenant tout le soleil et semblait l’avoir enseveli vivant. Mais Pandore, ne voyant rien de tout cela, leva le couvercle presque Entièrement, et regarda dans la boîte. On eût dit qu’un essaim 4 âtres ailés prenait soudain son vol et s’échappait de la boîte, tandis qu’au même instant la jeune fille entendit la voix d’Épiméthée qui disait d’un ton douloureux :

« Oh, je suis piqué ! Je suis piqué ! Vilaine Pandore ! pourquoi as-tu ouvert cette méchante boîte ? »

Pandore laissa retomber le couvercle, et, se redressant vivement, elle regarda autour d’elle pour voir ce qui était arrivé à Épiméthée. Le nuage avait obscurci la chambre au point qu’elle ne pouvait pas distinguer clairement ce qui s’y trouvait. Mais elle entendait un bourdonnement désagréable, et, quand ses yeux se furent accoutumés à la lumière indécise, elle vit une foule de petites formes affreuses, aux ailes de chauve-souris, l’air très méchant et armées de dards effroyablement longs, à la queue. C’était un de ces petits êtres qui avait piqué Épiméthée. Pandore ne tarda pas à pousser des cris à son tour, cris d’effroi et de douleur comme ceux de son compagnon, et à faire beaucoup plus de bruit. Un affreux petit monstre s’était posé sur son front et l’aurait piquée, je ne sais combien profondément, si Épiméthée n’était pas accouru pour le chasser.


Illustration d'Arthur Rackham


Si vous désirez savoir ce que pouvaient bien être ces vilains Monstres qui s’étaient échappés de la boîte, je vous dirai que c’était toute la famille des maux terrestres. C’étaient les Mauvaises Passions ; maintes espèces de Soucis ; plus de cent cinquante Douleurs ; des Maladies en nombre illimité, et sous les formes les plus affligeantes ; plus d’espèces de méchancetés qu’il est possible d’en compter. Bref, tous les maux qui, depuis, affligent l’âme et le corps des hommes avaient été enfermés dans cette boîte mystérieuse et confiés à la garde d’Épiméthée et de Pandore, afin que les heureux enfants de la terre n’en fussent jamais inquiétés. S’ils avaient gardé fidèlement ce dépôt, tout se serait bien passé. Jamais aucun homme n’aurait été triste, aucun enfant n’aurait eu occasion de verser une seule larme, depuis cette heure jusqu’à nos jours.

Mais, - et vous pouvez voir par cela combien une mauvaise action, d’un seul mortel, est une catastrophe pour le monde entier -, parce que Pandore souleva le couvercle de cette malheureuse boîte, et par la faute aussi d’Épiméthée qui ne l’en empêcha point, ces Calamités ont pris pied parmi nous, et il n’est guère probable que nous puissions les chasser de si tôt. Car vous pensez bien qu’il était impossible aux deux enfants de garder l’affreux essaim dans leur petite maison. Au contraire, la première chose qu’ils firent fut d’ouvrir toutes grandes les portes les fenêtres, dans l’espoir de s’en débarrasser ; et voilà les Calamités ailées qui se répandent partout au dehors, et qui tourmentent et torturent si bien tous les enfants que, pendant longtemps, pas un seul ne put seulement sourire. Et toutes les fleurs de la terre penchèrent la tête et perdirent leurs feuilles au bout d’un jour ou deux. Bien plus, les enfants qui auparavant restaient toujours enfants, vieillirent de jour en jour, devinrent des adolescents et des jeunes filles, puis des hommes et des femmes, et enfin des vieillards avant qu’ils aient eu seulement le temps de penser que cela pouvait arriver.

Épiméthée et Pandore étaient restés dans la maison. Ils avaient été, tous deux, grièvement atteints, et souffraient beaucoup, et leur souffrance leur semblait d’autant plus intolérable que c’était la toute première souffrance qui ait jamais été ressentie depuis le commencement du monde. Bien entendu, n’en avaient en aucune façon l’habitude, et ne pouvaient pas avoir idée de ce que cela signifiait. De plus, ils étaient fâchés Contre eux-mêmes et l’un contre l’autre. Pour donner libre cours à sa mauvaise humeur, Épiméthée alla s’asseoir, d’un air maussade, dans un coin de la chambre, en tournant le dos à Pandore, qui se jeta par terre et posa sa tête sur la boîte fatale.

Elle pleurait amèrement, et sanglotait comme si son cœur allait se briser.

Soudain, elle entendit frapper doucement contre l’intérieur du couvercle.

«  Qu’est-ce que cela peut être ? s’écria Pandore, en levant la tête.

On eût dit les petits doigts légers d’une fée, faisant « Toc ! Toc ! » sur la paroi intérieure de la boîte.

— Qui êtes-vous ? demanda Pandore, avec un peu de sa curiosité première. Qui est là, dans cette méchante boite ?

Une petite voix douce répondit de l’intérieur : Soulève le couvercle, et tu verras.

— Non, non, répondit Pandore, qui se remit a sangloter. J’en ai eu assez de soulever le couvercle ! Vous êtes dans la boîte, et vous y resterez ! Il n’y a déjà que trop de vos affreux frères et de vos vilaines sœurs à voler par le monde !

Tout en parlant elle jeta un regard vers Épiméthée, attendant peut-être à ce qu’il la louât de sa sagesse. Mais le jeune boudeur se contenta de murmurer qu’il était un peu tard pour être sage.

—  Ah, reprit la petite voix douce, tu ferais bien mieux de m’ouvrir Je ne suis point comme ces méchantes créatures qui ont un dard à la queue. Ce ne sont point mes frères, ni mes sœurs, comme tu le verrais tout de suite dès que tu m’aurais aperçue. Allons, allons, ma jolie Pandore ! Je suis bien sûre que tu vas m’ouvrir !

Le cœur de Pandore s’était allégé à chaque parole qui venait la boîte.

— Épiméthée, cria-t-elle, as-tu entendu cette petite Voix ?

— Oui, bien sûr, répondit-il d’un ton toujours bourru. Et puis après ?

— Faut-il soulever le couvercle ?

— Comme tu voudras. Tu as fait tant de mal déjà, que tu peux aussi bien en faire un peu plus. Une Calamité de plus, parmi tous ceux que tu as jetés par le monde, cela ne peut pas faire grande différence.

— Tu pourrais me parler un peu plus gentiment ! murmura Pandore, en s’essuyant les yeux.

— Ah, le méchant enfant ! s’écria la petite voix. Il sait bien qu’il a un grand désir de me voir. Allons, Pandore, soulève le couvercle. J’ai grande hâte de vous consoler. Donne-moi seulement un peu d’air pur, et vous verrez que toi cela n’est pas si triste que vous le croyez !

— Épiméthée, s’écria Pandore, je suis décidée à ouvrir la boîte !

— Et comme le couvercle paraît très lourd, je vais t’aider s’écria Épiméthée en accourant. »

Alors d’un seul mouvement les deux enfants soulevèrent couvercle de nouveau. Et voilà qu’une petite personne au sourire lumineux s’envola de la boîte, et se mit à voltiger à travers la chambre, répandant de la lumière sur son passage. N’avez-vous jamais fait danser le soleil dans des coins sombre en le faisant se réfléchir dans un morceau de miroir ? Eh bien, telle parut la gaîté de la féerique étrangère dans l’obscurité la maison. Elle vola à Épiméthée, toucha très légèrement de son doigt l’endroit où la Calamité l’avait piqué, et immédiatement la douleur disparut. Puis elle baisa Pandore au front, et son mal fut guéri.

Après avoir accompli ces bons offices, la resplendissante étrangère voltigea joyeusement au-dessus de la tête des enfants, et les regarda avec tant de douceur qu’ils commencèrent tous deux à croire que ce n’était pas, après tout, un si grand malheur d’avoir ouvert la boîte, puisque sans cela, cet hôte riant serait toujours prisonnier parmi ces méchants diables à la queue armée d’un dard.

«  Qui êtes-vous, je vous prie, ô beauté ?" demanda Pandore.

— On m’appellera l’Espérance ! répondit le lumineux visage. Et parce que je suis un petit être joyeux, on m’avait enfermé dans la boîte, afin de dédommager les hommes de tous ces vilaines Calamités destinées à être déchaînées parmi eux. Ne craignez rien nous nous tirerons encore assez bien d’affaire en dépit d’elles toutes !

— Vos ailes ont les couleurs de l’arc-en-ciel ! " s’écrit Pandore. " Comme elles sont belles ! "

 — Oui, elles sont comme l’arc-en-ciel, dit l’Espérance. Parce que, quelque joyeuse que je sois de nature, je suis faite de larmes autant que de sourires.


Illustration d'Arthur Rackham


—   Et allez-vous demeurer avec nous à jamais ? demanda Épiméthée.

— Aussi longtemps que vous aurez besoin de moi, dit l’Espérance avec son joli sourire. C’est-à-dire, aussi longtemps que vous vivrez en ce monde. Je vous promets de ne jamais vous abandonner. Il pourra venir des moments, de temps à autres, où vous croirez que j’ai disparu complètement. Mais toujours, et toujours, et toujours, peut-être au moment où vous vous y attendrez le moins, vous reverrez la lumière de mes ailes sur le plafond de votre maison. Oui, mes chers enfants, et je sais quelque chose de très bon et de très beau qui doit vous être donné plus tard.

— Oh, dites-nous ce que c’est ! s’écrièrent-ils.

— Ne me le demandez pas, répliqua l’Espérance, en mettant son doigt sur sa bouche vermeille. Mais ne désespérez jamais, quand même cela n’arriverait pas pendant que vous vivez sur cette terre. Croyez-en ma promesse, car je vous dis la vérité.

— Nous vous croyons ! crièrent Épiméthée et Pandore. Et ils le firent ; et non seulement eux, mais encore tous ceux qui ont vécu depuis, ont cru en l’Espérance. Que pourrions-nous faire sans elle ? L’Espérance spiritualise la terre. L’Espérance la rend toujours nouvelle. Et elle nous montre que même sous ses aspects les plus beaux et les meilleurs, cette terre n’est encore que l’ombre d’un bonheur infini à venir. »


Ce texte est extrait d'un ouvrage de Jacques Prieur, adaptation modernisée, illustrée et enrichie du domaine public. Il est publié sous licence CC-BY-NC-ND.
L'ouvrage en entier est disponible gracieusement en PDF, ICI.

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